Le
19 Mars était diffusé sur France Culture l'émission "Place de la Toile", ayant
pour thème :
"Porno sur internet : esthétique de l'amateurisme".Il a bien été question d'une influence esthétique des pratiques amateur sur la pornographie. Mais les intervenants ont également défendu l'idée selon laquelle l'influence de l'amateurisme peut se caractériser d'avantage encore par l'efficacité de ses procédures. J'aimerais insister sur ce point puisqu'il croise mes propres questionnements : la pornographie en ligne fournit une occasion de voir ces procédures amateur à l'œuvre, au travers notamment de leur impact sur l'organisation même des documents à caractère sexuels, et plus largement sur la construction et la répartition des identités sexuelles.

Pragmatiques, les invités ont décrit le contraste
entre deux étapes de l'accès aux documents à caractère sexuel ou
pornographique, étapes qui peuvent être considérées comme deux manières, pour
un sujet, de "se dire", en ligne :
1. ENTREZ :
Lorsque
l'on entre sur un site de rencontre (de type Meetic), ou sur un site de partage
de vidéos (de type Xtube), la première étape est généralement celle de
l'inscription. Elle consiste à renseigner un "profil", basé notamment sur
l'orientation sexuelle. Cette identification se fait selon la logique binaire
héritée d'une classique division sociale des sexes (des genres) et des préférences : Êtes vous un homme / une
femme, qui aime les hommes / les femmes.
On choisit son camp, tout est bien rangé.

On choisit son camp, tout est bien rangé.
Sur
certains sites de rencontre, on peut également avoir à préciser lors de cette phase d'inscription - et de façon
très administrative - son âge, sa date de naissance, son lieu de résidence, son
niveau de revenus, ses préférences musicales. Il peut encore être demandé des
précisions anatomiques plus ou moins "sensibles" : couleur des yeux, des
cheveux, de la peau, et mensurations diverses.
L'entrée sur le site passe ainsi par l'énonciation - obligatoire ou encouragée - d'un discours sur soi qui s'effectue selon des catégories exogènes. Celui qui entre doit se créer comme document et s'appliquer à lui-même des manières de classer issues de la gestion administratives des populations (carte d'identité, déclaration d'impôts, fiche anthropométrique) ou encore du marketing (segments du marché musical, de loisir, etc.). L'internaute s'énonce ainsi dans des termes qu'il n'a pas choisi (mais qui peuvent toutefois être ceux avec lesquels il a l'habitude de se penser par ailleurs). Il actualise et reconduit (il "performe") ces manières de produire les individus comme des personnes. Il se fait document, "administrable" et "marketable", à la fois par le site qu'il visite et par les autres internautes. (On pense ici aux réflexions d'Eva Illouz, qui évoque une "textualisation des subjectivités", par la psychanalyse ou les techniques de management (1)).

L'entrée sur le site passe ainsi par l'énonciation - obligatoire ou encouragée - d'un discours sur soi qui s'effectue selon des catégories exogènes. Celui qui entre doit se créer comme document et s'appliquer à lui-même des manières de classer issues de la gestion administratives des populations (carte d'identité, déclaration d'impôts, fiche anthropométrique) ou encore du marketing (segments du marché musical, de loisir, etc.). L'internaute s'énonce ainsi dans des termes qu'il n'a pas choisi (mais qui peuvent toutefois être ceux avec lesquels il a l'habitude de se penser par ailleurs). Il actualise et reconduit (il "performe") ces manières de produire les individus comme des personnes. Il se fait document, "administrable" et "marketable", à la fois par le site qu'il visite et par les autres internautes. (On pense ici aux réflexions d'Eva Illouz, qui évoque une "textualisation des subjectivités", par la psychanalyse ou les techniques de management (1)).
2. Un index à plusieurs
Comme
le rappelaient les invités, à ce moment de classement identitaire rudimentaire
succède rapidement le temps de l'usage proprement dit, le temps de la
navigation et de la consultation des documents et des conversations, du
téléversement de ses propres vidéos ou photographies sur les sites en
question.
En d'autres termes, à l'émergence des corps et des récits probables répond une prolifération imprévisible des catégories.
Or si
l'entrée sur le site se référait à des catégories simplistes, banales et
majoritaires (homme/femme, homo/hétéro, Jazz/rock), les usages, eux,
construisent et mobilisent une indexation autrement
proliférante.
En
effet, cette indexation est générée par les utilisateurs eux-mêmes, sur la base
de mots-clé (les "tags"), c'est à dire d'étiquettes inventées et attribuées aux
divers matériaux documentaires par ceux qui les produisent et/ou les
consultent.
Par le
biais de cet étiquetage des contenus, les internautes fabriquent collectivement
la lisibilité et les modalités de leur circulation parmi la masse des
informations disponibles. Ce processus de socialisation de l'indexation,
typique des usages "sociaux" du web (on parle aussi de Folksonomy, ou taxinomie
populaire), aboutit ici à offrir une vision profondément et constamment
renouvelée du matériau à caractère sexuel ou pornographique. Le contenu est
désormais distribué selon les centres d'intérêts et les catégories construites
par les internautes. Ainsi, sur un site de partage de vidéos comme Xtube, il ne
sera plus forcément question d'images "d'homme" ou "de femme", de "pornographie
gay" ou "hétéro". Une
multiplicité de différences et de critères émerge, au contraire, tout autour de
ces dichotomies. La classification des contenus et des personnes pourra
désormais faire référence à des matières (la fourrure, le latex, le lycra, la
boue, le chocolat, la confiture…), à des parties du corps (sexes bien sur, mais
aussi pieds, genoux, chevilles, oreilles…), à des gestuelles (dévoilement,
bain, mise en bouche, sodomie…), à des jugements de valeur (top, nul, excitant,
etc.), comme enfin à tout autre aspect, au bon vouloir des internautes.
Comme l'exemplifie Fred Pailler, si
cette nouvelle organisation des documents croise, par exemple, la classique
organisation de la population en genres et sexes, elle la supplante et la
déborde en tous sens. En suivant le mot clé "confiture" (ou "sodomie"), on
parcourt une série nouvelle de documents, constituée selon les catégories avec
lesquelles les internautes reçoivent et veulent voir circuler ces documents
pornographiques. Et pour reprendre la conclusion de Maxime Cervulle, il est
"difficile de dire si "se frotter l'oreille" est une pratique homo ou
hétéro".
Ainsi, l'offre amateur se distingue des
offres industrielles. Non seulement par une production de contenus, qui serait
marquée par une esthétique de l'ordinaire et du probable (la fameuse "girl next
door", la qualité "vidéo" des images, la banalité des situations, la vue
subjective), mais aussi par une présentation, une organisation, une mise en
forme, en valeur et en perspective de l'information pornographique.En d'autres termes, à l'émergence des corps et des récits probables répond une prolifération imprévisible des catégories.
3. Folksonomie libidinale
Cette
socialisation de l'indexation, du repérage des documents (2), en vient à
"interroger ce qui constitue le sexe même", pour reprendre les termes de Maxime
Cervulle, et plus généralement à questionner ce que l'on appelle les identités sexuelles.
On peut
en effet supposer, avec Laurence Allard (3), que la pratique du
tagging possède une dimension "expressive", et que les internautes
s'emparent de cette possibilité technique pour dire quelque chose d'eux-mêmes
et de leur sexualité. Les utilisateurs s'écrivent et se reconnaissent dans les
catégories qu'ils mettent en place. Comme l'observait P. Bourdieu (4) à propos
des jugements portés sur les œuvres d'art, les pratiques de classement sont
aussi des moyens de "se classer", de se distinguer, d'exprimer une situation
sociale.
Ce
contraste fort entre le moment de l'inscription d'abord, puis le moment de
l'usage des tags par les utilisateurs est donc, peut-être, plus qu'anecdotique.
Les tags montrent un glissement du paysage de la sexualité :
-
Du binaire au multiple, de l'exogène à l'endogène.
- De figures connues du folklore sexuel vers des populations et des pratiques traditionnellement non-sexualisées (femmes enceintes, handicapés, femmes voilées, pratiques non-génitales comme le wamming ou le mudding).
- Glissement enfin, comme le fait observer Fred Pailler, d'une organisation anthropométrique qui insiste sur l'assignation des personnes à ce qu'elles sont (physiquement, psychologiquement, socialement) à un inventaire de pratiques, de morceaux, de matières, d'intensités, d'expériences. Comme autant de catégories vernaculaires ne participant plus forcément d'une définition du sujet par lui-même ni par les autres.
- De figures connues du folklore sexuel vers des populations et des pratiques traditionnellement non-sexualisées (femmes enceintes, handicapés, femmes voilées, pratiques non-génitales comme le wamming ou le mudding).
- Glissement enfin, comme le fait observer Fred Pailler, d'une organisation anthropométrique qui insiste sur l'assignation des personnes à ce qu'elles sont (physiquement, psychologiquement, socialement) à un inventaire de pratiques, de morceaux, de matières, d'intensités, d'expériences. Comme autant de catégories vernaculaires ne participant plus forcément d'une définition du sujet par lui-même ni par les autres.
Entre
page d'accueil et navigation se jouerait ainsi l'inadéquation entre des
identités sexuelles voire sociales imposées, et le besoin d'évoquer des
pluralités d'adhésions, des sexualités et des subjectivités ré-agencées, voire
un abandon ou un rejet des logiques identitaires au profit d'expérimentations
n'impliquant pas nécessairement une définition de soi.
Participant plus que jadis à l'écriture
publique du sexe, les amateurs en proposent un récit "in-progress", qui nuance
voire périme les identités sexuelles et s'écarte des édits de la porno-graphie
industrielle (dont Maxime Cervulle rappelle à quel point ils peuvent être
normatifs). L'amateurisme écrirait en tags alignés, sans personnages principaux
ni dénouement, le récit mineur d'une sexualité sans drama.Ce mouvement n'est sans doute pas nouveau. Mais en pornographie comme en d'autres domaines, le web amplifie, rend visible et pérenne le "texte caché" de procédures ordinaires (5).
L'émission, partie 1 :
L'émission, partie 2 :
P.G.
Notes :
(1) Voir E. Illouz, Les sentiments du capitalisme éd. Seuil, 2006.(2) On peut parler d'une procédure de "re-documentarisation". Cf. par exemple la définition qu'en donne sur son blog J.-M. Salaun.
(3)
Voir par exemple
Laurence Allard, "Blogs, Podcast, Tags, Mashups, Locative Medias. Le tournant
expressiviste du web", in Médiamorphoses n° 21, 2007. (télécharger
le pdf)
(4) Pour P. Bourdieu, « Le goût, propension et aptitude à l'appropriation (matérielle et/ou symbolique) d'une classe déterminée d'objets ou de pratiques classés et classants, est la formule génératrice qui est au principe du style de vie, ensemble unitaire de préférences distinctives qui expriment, dans la logique spécifique de chacun des sous-espaces symboliques, mobilier, vêtement, langage ou hexis corporelle, la même intention expressive. » (La Distinction, Minuit, 1979, p.193) Ou encore : « Le goût est l'opérateur pratique de la transmutation des choses en signes distincts et distinctifs, des distributions continues en oppositions discontinues ; il fait accéder les différences inscrites dans l'ordre physique des corps, à l'ordre symbolique des distinctions signifiantes. Il transforme des pratiques objectivement classées dans lesquelles une condition se signifie elle-même (par son intermédiaire) en pratiques classantes, c'est-à-dire en expression symbolique de la position de classe, par le fait de les percevoir dans leurs relations mutuelles et en fonction de schèmes de classements sociaux. » (La Distinction, Minuit, 1979, p.194-195).
(5) Sur la notion de texte caché comme envers du pouvoir, cf. James C. Scott, Domination and the Arts of Resistance: Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990.
(4) Pour P. Bourdieu, « Le goût, propension et aptitude à l'appropriation (matérielle et/ou symbolique) d'une classe déterminée d'objets ou de pratiques classés et classants, est la formule génératrice qui est au principe du style de vie, ensemble unitaire de préférences distinctives qui expriment, dans la logique spécifique de chacun des sous-espaces symboliques, mobilier, vêtement, langage ou hexis corporelle, la même intention expressive. » (La Distinction, Minuit, 1979, p.193) Ou encore : « Le goût est l'opérateur pratique de la transmutation des choses en signes distincts et distinctifs, des distributions continues en oppositions discontinues ; il fait accéder les différences inscrites dans l'ordre physique des corps, à l'ordre symbolique des distinctions signifiantes. Il transforme des pratiques objectivement classées dans lesquelles une condition se signifie elle-même (par son intermédiaire) en pratiques classantes, c'est-à-dire en expression symbolique de la position de classe, par le fait de les percevoir dans leurs relations mutuelles et en fonction de schèmes de classements sociaux. » (La Distinction, Minuit, 1979, p.194-195).
(5) Sur la notion de texte caché comme envers du pouvoir, cf. James C. Scott, Domination and the Arts of Resistance: Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990.





Derniers commentaires