Vers une culture invisible : Les procédures de visibilisation du champ culturel et leurs limites
Par Pierre G. le samedi 27 septembre 2008, 02:08 - Lien permanent
Vers une culture invisible
Les procédures de visibilisation du champ culturel et leurs limites
1. Historique de la recherche
Une situation de commande.
L'objectif de ma thèse est de proposer une réponse à un appel d'offre de la région Rhône-Alpes, appel d'offre invitant, assez évasivement, à explorer à nouveaux frais le champ de la culture, de ses pratiques et de ses acteurs.
Cette appel d'offre très ouvert, vaste, était peut-être maladroitement formulé, mais j'ai proposé de considérer cette imprécision comme un indicateur, comme le symptôme d'un certain malaise des institutions en charge des politiques culturelles.
Ces institutions, ai-je suggéré, confrontées à une évolution extrêmement rapide de ce que l’on peut appeler grossièrement « les pratiques culturelles », s’interrogeraient, sur la pérennité de leurs grilles de lecture, elles exprimeraient, par une telle commande, leur ambition de rencontrer « autre chose » que ce qu’elles connaissent, « quelque chose » qu’elles sentent confusément échapper à leurs procédures de visibilisation.
Les frontières du champ culturel, de l'équivoque à la méthode.
Pour satisfaire une telle attente, il me fallait donc mener une enquête permettant de documenter un état contemporain de la culture...
Je me suis alors posé la question simple et crue : qui devais-je interroger ? en d'autres termes, comment circonscrire mon terrain, sur quelle définition de la culture pouvais-je m'appuyer pour définir une population pertinente ? Le terme, « culture », en effet, dissimule, derrière des airs d'évidence, une géographie accidentée de théories divergentes, voire contradictoires. Définir la culture est objet de débats au sein du champ scientifique, occasion d'écoles et de courants1. Ainsi, la tradition française (inaugurée par P. Bourdieu), la galaxie anglo-saxonne des cultural studies ou encore les différentes branches de l'ethnologie, chacune élabore, propose ou revendique autant de définitions de la culture. Cette élasticité de la notion n'est pas nouvelle, puisqu'une statistique souvent évoquée recensait en 19522 (déjà !) plus de 150 définitions du mot culture dans la littérature spécialisée.
La notion de culture, pour peu qu'on s'y arrête, semble donc profondément, historiquement équivoque. Il m'a paru important, cependant, de dépasser le simple constat d'une pluralité de conceptions de la question culturelle, sous peine de n'avoir plus entre les mains qu'une catégorie devenue totalement inopérante à force d'élargissements.
2. Cadre théorique
Une perspective ”discursiviste”
Je me suis en tous cas efforcé d'organiser un peu ce panorama des discours sur la culture en observant sur quelles bases les auteurs construisaient leurs définitions de la culture, mais aussi quels étaient les sujets de conflits, les thèmes récurrents, les lignes de tension organisant le champ de la réflexion scientifique.
Cela m'a permis de situer les œuvres et les auteurs, de tenter une cartographie de ces diverses approches. Cette cartographie se construit autour d'axes paradigmatiques qui semblent être un peu les « fondamentaux » des discours à travers lesquels on appréhende la culture. (observé des régularités dans les configurations discursives)
Théories de la culture et axes paradigmatiques.
Ce qui organise le plus évidemment le champ des discours sur la culture, c'est peut-être la question de la légitimité : D’un côté une définition restreinte de la culture, fondée sur l’excellence, et qui confond culture et art. La culture, c’est l’art, les beaux-arts, en tant qu’ils sont des objets symboliques de valeur supérieure, quintessence de la civilisation (Malraux, Finkielkraut). A l’opposé, la définition anthropologique qui s’est développée d’abord en Allemagne, qui inclut dans la culture la plupart des activités humaines (parler, habiter, cuisiner, travailler…) dans la mesure où elles peuvent permettre de différencier l’homme de l’animal (la culture comme anti-nature), ou encore ce qui permet de différencier certains groupes humains d’autres groupes humains, prenant alors la différence ou la spécificité locale pour principaux critère. La culture, c’est ce qui est spécifique à un groupe (Levi-Strauss, Hoggart).
Second axe de lecture, la question du pouvoir. La culture peut alors être envisagée comme un rouage de la domination, traduisant dans le domaine symbolique les inégalités économiques et sociales. Elle peut, inversement, être décrite comme un vecteur d’affranchissement, outil fondamental des processus de résistance et d’émancipation des minorités (ethniques, religieuses, sexuelles).
3eme axe de lecture : la croyance. La culture consistera, pour certains, en des formes d’illusions et de mystifications, dont il faut mesurer la puissance et énumérer les instances de légitimation. Elle pourra, pour d’autres – et dans le sillage des lumières - éclairer les consciences, permettre lucidité, réflexivité et vérité. Les métaphores sont courantes, qui illustrent ce débat, et rapprochent pratiques culturelles et religieuses, orthodoxes ou païennes.
Un 4eme axe de lecture insiste sur la question de la création, faisant le lien entre culture et ordre social. A l’une de ses extrémités, la culture est le lieu de la reproduction sociale, de la répétition traditionnelle (les folkloristes VanGennep). À l’autre elle est appréhendée comme la matrice par excellence de la création sociale (Duvignaud). Elle sera alors tantôt le patrimoine, qui dure et se transmet, tantôt l’élan, qui détruit et renouvelle.
L'hypothèse d'une culture invisible.
Organiser ainsi les discours permet de comprendre avec quelles lunettes, à travers quelles questions on observe le champ culturel. Cela laisse aussi deviner des ambiguïtés, des moyen-termes, des zones problématiques, des marges, qui sont peut-être autant de délaissés (dirait l'urbaniste), de réserves de disponibilité pour la recherche.
Afin de mieux les faire apparaître, j'ai fait l'hypothèse qu'il existe ce que j'ai appelé une « culture invisible3 » à nos outils et modèles théoriques. Invisible parce que décalée de nos grilles de lecture. Et j'ai finalement construit mon terrain non pas en fonction d'une définition préalable de la culture, mais comme un outil susceptible de faire apparaître cette culture invisible, susceptible, en tous cas d'interroger ces manières de définir la culture, de les tester, de les faire travaille (légèrement bouger?)
Partant d'une population « classique » de « pratiquants culturels » (construite sur une définition légitimiste de la culture), j'ai agrandi progressivement mon domaine d'investigation à des pratiques et des populations moins légitimes, puis jusqu'à chercher le moment d'élasticité maximum, voir le point de rupture où je sortirais complètement du domaine des pratiques culturelles.
3. Terrain
3.1 : Premier cercle : la culture ”légitime” :
Celle que l'on trouve dans les pages culture des journaux, les plus classiques, les plus légitimes, le « centre » ...
- Les artistes, comme point de départ. - Amateurs et praticiens de genres musicaux - Lecteurs (Reading groups, Mangas) - Comédiens amateurs - Photographes (Argentique, Numérique) - Hommes politiques en charge des pratiques culturelles
3.2 : Deuxième cercle : la périphérie.
Des pratiques nouvelles, récentes, des modifications ou extensions de pratiques plus anciennes, des pratiques peu étudiées comme telles.
Elles permettent notamment de se poser la question de savoir si la dimension culturelle d'une pratique tient à la légitimité des « objets » qu'elle mobilise (une pratique est culturelle si elle concerne des objets réputés culturels) ou bien si cette culturalité peut se fonder sur d'autres aspects de la pratique (une pratique peut alors être dite culturelle même si elle mobilise des objets illégitimes, investit des domaines vulgaires, etc.. )
- Collectionneurs - Phyto-philes (amateurs / collectionneurs de plantes) - Bloggers (interrogent, comme la plupart des praticiens de nouvelles technologies, la frontière entre consommer et créer) - Amateurs de jeux vidéos (ou comment faire une place à un objet illégitime voire transgressif, en tous cas non-édifiant) - Bricoleurs (loisirs créatifs) - Ornitho-philes - Joueurs d'échecs - Rôlistes (joueur de jeux de rôles) (pratique culturelle composite : travail du rapport de soi à soi via le personnage, mais aussi rapport au groupe, à la littérature, à l'Histoire, etc.)
3.3 : Troisième cercle : frontières...
Les pratiques les plus inattendues. Celle qui sont sûrement les plus proches d'un point de rupture : l'élasticité de la notion de culture est poussée à son maximum, voire au-delà : La notion « éclate » alors, et devient inopérante : « au bout du compte, tout est culturel ! Etc » Ces pratiques limites permettent de travailler autour de ce point de rupture, et d'en retirer des informations et des questionnements sur les définitions de la culture.
- Généalogistes - Pilotes d'avion (Quelle culturalité dans une pratique purement technique ?) - Cynophiles (aimer les chiens est sans doute ce qui s'oppose le plus à une définition légitime de la culture (« le beauf avec son chien ») - Les petits porteurs (club d'investissements boursiers. Quelle culturalité, lorsqu'il est question d'argent, de finance, de sérieux, d'acceptation du « système capitaliste »...) - Communautés de développeurs de logiciels libres. (très intéressant pour étudier de nouvelles dimensions et représentations du « collectif » : comme moyen d'action, avec ses modalités concrètes, comme idéologie, différente de l'artiste et de son public). - Membre du Rotary-club. (idem pour la dimension collective, + une volonté d'influence politique et sociale) - Syndicalistes (questionne le rapport entre culture et politique) - Religiosités orientales (pratiquer une culture au sens anthropologique du terme) - Aventuriers (idem : une pratique des cultures, au sens anthropologique du terme) - Sportifs (Quelle dimension culturelle à leurs pratiques ? Pourquoi sortent-ils du cadre de l'enquête sur les pratiques culturelles ? ) - Arts martiaux - UFO-logues (Passionnés d'ovni. Lien entre culture et : sérieux, croyances, rationalités scientifiques... )
4. Enquête
Techniques d'enquête :
Entretiens exploratoires Entretiens semi-directifs Observation participante Récolte de matériaux textuels (blogs, journaux associatifs....)
Analyse de contenu
Au cours de mes entretiens, je m'efforce de faire le tour des pratiques de mes enquetés, d'être le plus complet possible. La grille d'entretien alterne des questions sur des éléments quantifiables ou mesurables des pratiques ( objets utilisés, fréquence de pratiques, flux financiers...) et des questions plus subjectives, portant sur le vécu des pratiques (des intensités émotionnelles, des valeurs, l'histoire individuelle, les processus identitaires... ). Enfin, une discussion réflexion sur la notion de culture.
5.Analyse des entretiens (quelques pistes...)
Alors, le traitement de ces entretiens est encore en cours, et je ne peux pas encore livrer de véritables conclusions. Quelques pistes cependant :
1.Effectivement, la parole des interviewés me dérange,
interroge mon propre sens commun, m'invite à re-dessiner ma cartographie du discours savant. Les interviewés redéfinissent ou me permettent de redéfinir la notion de culture selon d'autres axes, d'autres critères que ceux que j'avais d'abord repérés. En tous cas, l'art, et ses jeux de légitimité par exemple, ne sont devenus plus qu'un aspect, souvent périphérique, de mon abord de ces pratiques.
2.Cerner, discerner la culture passe ainsi peut-être,
pour reprendre les mots de C. Detrez, par la mise en lumière d'une « architecture intime » des pratiques culturelles. Par le dépassement d'une analyse en terme de face à face entre un objet culturel et un individu. Il est d'avantage question d'explorer, pour les comprendre, des agencements, des réseaux de relations tissés entre des objets, des gens, des intensités émotionnelles, etc.
3.L'apport des activités inutiles.
Une dimension souvent mise en avant par les interviewés, c'est ce que l'on peut appeler « l'apport des activités inutiles », le développement de compétences au fur et à mesure de leurs pratiques. (compétences techniques, relationnelles..) Compétences qui seront utilisées, actualisées dans d'autre sphères de la vie sociale, notamment dans le cadre professionnel. D'autre pat, ces compétences sont finalement moins décrites comme des qualités individuelles que comme des qualités collectives, des qualités rendues possibles par la nature même du groupe au sein duquel elles se développent.
4.Si les pratiques culturelles permettent
de développer de véritables compétences, elles sont avant tout l'univers par excellence des incompétences mutualisées. À l'inverse du monde du travail ou de la famille, leur caractère à la fois facultatif et collectif les rend propices à tous les aveux, à toutes les coopérations. On trouve du travail parce qu'on sait faire quelque chose, alors que la pratique culturelle trouve souvent son origine dans une incompétence assumée et mise en avant.
5.Enfin, ces allers et retours très forts
entre théories et pratiques de la culture produisent et enrichissent un catalogue d'objets, de personnages, de notions, de mots, de lieux, d'auteurs, qui donneront la matière d'un site internet, qui prendra la forme d'une véritable encyclopédie hypertextuelle.
Merci.
1 Cf. par exemple CUCHE (2004), COULANGEON (2005), MATTELART et NEVEU (2003)…
2 KROEBER, A. L., & KLUCKHOHN, C., Culture : a critical review of concepts and definitions, Cambridge (Mass), Papers of the Peabody Museum of american archeology and ethnology, Harvard University XLVII, 1952.
3 Sur le modèle de La France invisible (BEAUD, CONFAVREUX, LINDGAARD, 2006), ou du « texte caché », SCOTT (1990).
Communication pour le séminaire de rentrée du Cluster 13, à Lyon le 12.09.08

Commentaires
Bonjour, sur ce poin : papers of the peabody museum of american archeology and ethnology ; je ne vous suis pas toutà fait
billet intéressant en tout
xas ! toujours un plaisir de vos lire, @+
Bonjour,
Ce blog est tout neuf, et vous devez etre un de ses tout premier lecteur. Merci, et bienvenue, donc !
"papers of the peabody museum of american archeology and ethnology" : Vous me signalez effectivement un site intéressant sur l'approche ethnographique de la culture. Je m'y plonge.
Vous dites que vous ne me suivez pas tout a fait, je veux bien l'entendre, mais pourriez-vous etre plus précis ? je serais ravi d'en discuter.
Au plaisir de vous accueillir à nouveau.
Pierre
Un article très pertinent, mais on n'en attendait pas moins ! Juste une question/remarque : pourquoi évince tu la question populaire ? Il me semble qu'il y a beaucoup de lien entre ce que tu dis et ce que l'on pourrait appeler une culture populaire (qui reste invisible il en va de soi). Merci en tout cas, ça fait du bien de te relire ! Bises