Nietzsche : Critique de la Culture de Masse. ////////// (Par Douglas Kellner)
Par Pierre G. le mercredi 18 février 2009, 17:17 - Lien permanent
Je relaye ici un article sur Nietzsche et la culture de masse, écrit
par Douglas Kellner, que je trouve tout à fait intéressant.
En effet, on trouve rarement ramassé ainsi à la fois le(s) regard(s) que
Nietzsche a pu porter sur la culture, les manières qu'il a eu
d'aborder, de confronter et d'articuler culture populaire et culture
bourgeoise, la présence et l'importance de ces questions dans son
œuvre. Je suis en train de traduire cet article, mais le temps me manque pour
finir le job. (et je ne suis pas bilingue !)
Donc voici, mieux que rien, ma traduction pour la première moitié du texte, et
la version anglaise (VO) pour la fin. (Vos remarques sont toujours les
bienvenues)

Nietzsche, critique de la culture de masse :
De Douglas Kellner
Homepage: http://www.gseis.ucla.edu/faculty/kellner/kellner.html
Curriculum Vitae: http://www.gseis.ucla.edu/faculty/kellner/DK97CV.htm
Avec Karl Marx, Friedrich Nietzsche peut être considéré comme un des grands théoriciens et critiques de la modernité, ayant, comme eux, procédé à une "critique impitoyable de tout ce qui existe." 1 La puissante polémique opposant Nietzsche à la religion, la morale, la philosophie, déploie un mélange de critique inspirée des Lumières et de vitalisme romantique. Elle attaque les aspects "négateurs de vie" de la culture moderne. En outre, Nietzsche reproche à la plupart des institutions et des valeurs des sociétés modernes d'opprimer concrètement les énergies et la créativité, ainsi que de bloquer la production d'individus plus forts et d'une société et d'une culture plus vigoureuses. Dans son évaluation de la modernité, Nietzsche a développé une des premières critiques soutenues de la culture et de la société de masse, de l'État, de la discipline bureaucratique et de ses excès, produisant des perspectives qui ont profondément influencé les discours ultérieurs de la modernité.
Nietzsche, grand critique de la modernité, en illustre aussi l'esprit et l'éthique. Bien qu'il argumente contre la démocratie, le libéralisme et les différents mouvements sociaux progressifs, l'attaque de Nietzsche est au moins partiellement réalisée dans le style moderne des Lumières, réfutant les idées existantes au nom d'un avenir meilleur. En dépit de sa vive appréciation des cultures passées, comme l'Antiquité classique, ou de sa défense de certaines valeurs pré-modernes, Nietzsche est très axé sur le présent et l'avenir, attaquant la tradition pour réclamer une nouvelle société et une nouvelle culture. Un élan d'innovation, impliquant la négation de l'ancien et la création du nouveau, est donc au cœur même du travail théorique complexe et souvent énigmatique de Nietzsche, qui, dans l'esprit de la modernité, affirme la transcendance de l'ancien et le développement comme valeurs cruciales des individus et de la société contemporains. Nietzsche a voulu dépasser la modernité pour un mode supérieur de culture et de société, qui créerait des individus plus forts et plus complètement développés.
Il a cru que de nouvelles potentialités pour la créativité individuelle et
pour "une plus haute" forme de culture, rendus possible par l'éruption de la
modernité, avaient été réduites et réprimée par l'organisation sociale et
politique, exigeant un changement socio-culturel radical. Cela aussi,
cependant, est à certains égards une posture très moderne. Ainsi, malgré les
agressions de la modernité, Nietzsche témoigne d'un ethos moderne de la
critique, et tout au long de sa carrière il a attaqué les idoles éternels et
contemporains de l'esprit qu'il considérait comme des obstacles à la pensée et
à la vie libres. Dans cette étude, je vais interroger la critique que fait
Nietzsche de la culture de masse dans son analyse de la modernité et
l'élargissement de perspectives philosophiques. Je soutiens que Nietzsche a
développé une des premieres grandes critiques philosophiques de la culture de
masse, qui a inspiré plus tard les penseurs à la fois plus à droite, tels que
Heidegger et Junger, et plus à gauche, tels que les membres de l'Ecole de
Francfort et Foucault. Nietzsche a été l'un des premiers à considérer la
culture de masse comme centrale dans les processus modernes de reproduction
sociale, et en particulier dans ce qu'il considérait comme les traits
distinctifs des sociétés modernes : la massification et l'éradication de
l'individualité, la création de sociétés de troupeau et la médiocrité. Il a
donc été une source majeure des critiques ultérieures de la société et de la
culture de masse, qu'il voyait comme des forces de décadence et de nihilisme,
sapant la vitalité culturelle et empêchant la création et la diffusion d'une
véritable culture et d'individus forts.
Le débat sur la culture de masse
Les critiques de la culture de masse et de la presse ont commencé à émerger
à la fin du 18e siècle. Ces critiques s'enracinaient dans des réflexions sur la
vie moderne et les loisirs qui apparurent au 16ème siècle avec la disparition
du féodalisme. La montée des révolutions industrielles et démocratiques a été
accompagnée par l'émergence de la littérature populaire, du journalisme et de
la presse moderne qui alimentèrent de grands débats sur leur impact et les
conséquences. Des penseurs comme Montaigne et Pascal ont évoqué le besoin de
divertissement dès le 16ème siècle, et des écrivains comme Goethe s'en sont
pris au divertissement banal offert par la presse et la culture de masse,
notant qu'ils agissaient comme principal moyen d'échapper à la réalité
sociale.
"Nous avons des journaux pour toutes les heures de la journée. Et quelqu'un
d'intelligent peut même en avoir un peu plus. De cette manière tout, ce que
chacun fait, veut, écrit, même ce qu'il prévoit, est exposé publiquement. On ne
peut que jouir de soi-même, ou souffrir, pour le divertissement de tous, et
dans la plus grande précipitation, tout cela est transmis de maison en maison,
de ville en ville, d'empire à Empire, et enfin d'un continent à l'autre2. "
Goethe a fait valoir que la presse constitue un gaspillage de temps au cours
duquel le lecteur "gâche les jours et vit de la main à la bouche, sans créer
quoi que ce soit." 3 Anticipant également Nietzsche,
il a critiqué la manière dont le divertissement moderne et la presse promouvait
la passivité et la conformité, notant dans une chansonnette comment la presse
est désireuse de régaler ses lecteurs avec à peu près tout, sauf des idées
dissidentes :
"Laissez-nous tout imprimer
et nous occuper de tout.
Mais nul ne doit remuer
Qui ne pense pas comme nous 4."
D'autres ont une vision plus optimiste de l'impact des médias de masse, et
en particulier de la presse. Karl Marx, par exemple, a une opinion
particulièrement haute de la presse et de son rôle pour la promotion de la
démocratie et les libertés civiles, lorsqu'il écrit en 1842
que :
Une presse libre est l' œil vigilant et omniprésent de l'âme du peuple,
l'incarnation de la foi d'un peuple en lui-même, le lien éloquent qui relie
l'individu avec l'État et le monde, la culture incarnée qui transforme les
luttes matérielles en luttes intellectuelle et idéalise leur forme matérielle
brute. C'est la confession franche d'un peuple à lui-même, et le pouvoir
rédempteur de la confession est bien connu. C'est le mirroir spirituel dans
lequel un peuple peut se voir lui-même, et l'examen de soi est la condition
première de la sagesse. C'est l'esprit de l'État, qui peut être répandu dans
chaque chalet, pour moins cher que le gaz de houille. Il est de tous côtés,
omniprésent, omniscient. C'est le monde idéal, qui ressurgit sans cesse du
monde réel, et reflue vers lui gros de toutes les richesses spirituelles, et
renouvelle son âme5.
Dans les années 1840, la presse était donc un terrain de conflit sur lequel
s'opposent défenseurs fervents et détracteurs. Certains la considéraient comme
un instrument d'éveil et de progrès, tandis que d'autres la considéraient comme
un véhicule de distraction et de banalité. En outre, différents groupes
politiques élaboraient au même moment leurs propres organes de presse et
s'efforçaient de modeler l'opinion publique de différentes manières. La
critique la plus radicale est venue de penseurs comme Kierkegaard qui
considérait la presse comme un chien d'attaque violent, qui poursuit les
individus de manière méprisable et diffuse une opinion publique "fantôme" et
mensongère 6. La contribution de Nietzsche consiste à
étendre la critique de la presse dévelloppée par ses prédécesseurs à une
critique de la culture de masse et de la société dans son ensemble. Tout au
long de ses œuvres, Nietzsche considère la culture comme un élément central de
la vie humaine et estime qu'une culture forte et vigoureuse créerait des
individus distingués, créatifs et puissants, alors qu'une culture faible et
fragmentée créerait des êtres inférieurs et médiocres. Sa critique a commencé
avec ses premiers écrits, qui insistaient sur le fort contraste entre une
culture grecque forte et vigoureuse, et une culture allemande de plus en plus
banale, et se poursuivit dans ses écrits tardifs, dans lesquels il opposait ses
propres conceptions de la culture et de l'individu fort aux conceptions
européennes modernes dominantes.
La critique de la culture de masse chez le jeune Nietzsche
Le premier Nietzsche voyait la Grèce comme le modèle d'une culture forte,
dynamique et organique, propre à produire des individus robustes et créatifs.
Dans son premier livre publié, _La naissance de la Tragédie_, Nietzsche opposa
la vibrante culture dionysiaque présente dans la Grèce pré-socratique et les
premières tragédies grecques à une vision Apollinienne, plus rationaliste, à
l'oeuvre dans la raison socratique et dans les tragédies grecques plsu
tardives. La culture dionysiaque est éminemment une culture d'affirmation de la
vie, exprimant les énergies corporelles et les passions, unissant les individus
dans des expériences culturelles partagées d'extases, d'ivresse et de fêtes,
dont Nietzsche pensait qu'elle pouvaient créer des individus robustes et une
culture vigoureuse. Selon Nietzsche, la culture socratique a été une réponse à
l'effondrement et à la fragmentation de la culture tragique grecque, qu'elle a
tenté de remplacer par un ensemble de valeurs éthiques homogènes et partagées,
de normes théoriques, et de procédures méthodologiques, basées sur la logique
et le raisonnement socratiques, qui substituerait aux dieux guerriers des Grecs
une culture rationnelle plus unifiée. Dans un sens, la culture socratique a
ainsi fourni un remède à une urgence culturelle, utilisant l'extrême
rationalisme pour faire plier les fortes impulsions belligérantes qui avaient
été libérés et que Socrates / Platon estimait être devenues incontrôlables. Il
en résulta un équilibre entre raison, connaissance et vertu, faisant de la
raison l'instrument à la fois de la vérité et de la moralité 7. Ainsi, la culture socratique a remplacé ce que Nietzsche considérait
comme la vison tragique pré-socratique profonde de la
souffrance et de la rédemption par la culture, par l'optimisme
socratique qui considère que la raison peut découvrir la vérité et
produire une bonne vie. Pour Nietzsche, le triomphe de l'homme selon la théorie
socratique est à l'origine du rationalisme moderne et de l'optimisme des
Lumières.
Cela a été mis en balance avec un pessimisme tragique qui,
à la manière de ses premiers mentors Schopenhauer et de Wagner, percevait la
grande philosophie et l'art comme des maîtres et rédempteurs de l'humanité et
les instruments de cultures saines et fortes. 8 Dans
l'ensemble de son œuvre, Nietzsche a vu la culture Socratique comme une force
formatrice de la période moderne, ayant pour conséquence une négation de la vie
(par exemple, _Le crépuscule des idoles_, "Socrate"). "Socrate" pour Nietzsche
est donc un symbole du pourrissement, de l'atrophie des
instincts de vie, au cours de laquelle la raison en est venue à dominer le
corps et les passions, processus qui s'est intensifiée au cours des siècles et
que Nietzsche a vu comme constitutifs de l'ère moderne. Dans _La naissance de
la Tragédie_, Nietzsche défend la musique-théâtre de Richard Wagner comme une
force culturelle potentiellement revitalisante, dont il espère qu'elle
promouvra une renaissance de la culture allemande, et avec laquelle il noua une
profonde, quoique conflictuelle, amitié. En effet, Nietzsche était devenu un
visiteur assidu de la maison de Wagner à Tribschen et un propagandiste des
pièces musicales du maestro, dont il espère qu'elles pourront servir de base à
une nouvelle culture allemande. Vers la fin de l'ouvrage, Nietzsche décrit
l'avilissement de l'art contemporain et comment un faible niveau de la critique
culturelle, « préparé par l'éducation et les journaux » a conduit à
l'impossibilité d'apprécier l'art véritable:
La tentative, par exemple, d'utiliser le théâtre comme une institution
pour l'éducation morale du peuple, encore envisagée sérieusement au temps de
Schiller, est déjà comptée parmi les incroyables antiquités d'un type
d'éducation daté. Tandis que la critique a la haute main sur le théâtre et les
salles de concert, le journaliste sur les écoles, et la presse sur la société,
l'art dégénère en vulgaire sujet de conversation, et la critique esthétique a
été utilisé comme moyen de produire une sociabilité vaine, distraite, égoïste,
et pardessus tout lamentablement banale
(_La naissance de la Tragédie_,
S22, pp. 133-134).
Nietzsche perçoit ainsi cette culture massifiée, perpétuée à la fois par la
scolarisation et par les journaux, comme un travail de sape de l'art
authentique accouchant d'une culture médiocre. Nietzsche lui-même espérait
créer les fondements philosophiques d'une nouvelle culture qui revitaliserait
l'Allemagne et a entrepris des études de la philosophie grecque qu'il pensait à
même de fournir les composants essentiels d'une culture affirmant la vie qui
créerait des individus forts et supérieurs. En 1873, toutefois, Nietzsche s'est
détourné de ses méditations sur la philosophie grecque et projeta de développer
ses propres perspectives philosophiques, en écrivant une série d'attaques sur
époque contemporaine. Les commentateurs voient souvent ce basculement vers le
contemporain comme une tentative de satisfaire Wagner, qui méprisait les études
purement philologiques ou philosophiques et comme une intervention active de la
part de Nietzsche dans les guerres culturelles allemandes de son temps 9. Bien que l'asservissement au projet wagnérien de façonner
la culture allemande contemporaine, ainsi qu'au désir de Wagner de voir publier
une critique de son ennemi Strauss, à qui il était arrivé de le critiquer,
puisse avoir influencé l'intention première de Nietzsche, le virage vers les
«considérations inactuelles » a constitué un mouvement décisif pour
aborder la culture contemporaine, qui devenait un élément central du nouveau
projet philosophique de Nietzsche.
Nietzsche a commencé à s'en prendre à l'essentiel des phénomènes de son
époque dans une série de _Considérations inactuelles_ qui attaquaient, dans
l'esprit des Lumières, les personnages clés et les caractéristiques de
l'Allemagne et de l'époque moderne, tout en proposant des idées pour un
renouveau culturel. La cible des premières _Considérations_ fut l'écrivain
allemand David Friedrich Strauss, auteur d'une influente _Vie de Jésus_ qui, au
terme d'une comparaison détaillée du compte de Jésus dans les Évangiles, a fait
valoir que le christianisme est un mythe qui correspondait aux besoins de la
population de l'époque. Nietzsche a lu la bombe démystificatrice de Strauss à
vingt ans, et a été profondément impressionné par sa critique philologique.
10 Après avoir rendu hommage aux travaux antérieurs
de Strauss, Nietzsche critiqua vivement ses plus récents écrits qu'il
considèrait comme un exemple du philistinisme qui présidait à la vie de
l'Allemagne depuis sa victoire sur la France et l'unification, et qui a bloqué
la renaissance de la véritable culture qu'il désirait (_Dionysos_, S2).
Condamnant la joyeuse auto-satisfaction des Allemands après la guerre
franco-prussienne, Nietzsche écrit: Je sens cette joie extatique dans
l'incroyable confiance en eux des journalistes allemands et des fabricants de
romans, de tragédies, poèmes et histoires. Ces hommes forment clairement un
club étroitement soudé, conspirant à la fois pour contrôler les heures que
l'homme moderne consacre aux loisirs et à la digestion, qui est son 'moment de
culture', et pour l'assommer d'imprimés. Depuis la guerre, tout est joie,
dignité et auto-satisfaction pour ce petit club. Après un tel «triomphe de la
culture allemande » ses membres se considèrent non seulement comme établis
et autorisés, mais presque comme sanctifiés, et parlent donc d'autant plus
solennellement. Ils se délectent d'appels directs à la population allemande,
publient leurs œuvres à la manière d'auteurs classiques, annonçant même dans
les journaux à leur disposition ceux de leurs pairs qui nous servirons de
nouveaux classiques (_Dionysos_, S1).
Voilà qui constitue pour Nietzsche un «abus de succès » et il espère
que certains Allemands au moins entreprendront de critiquer "le spectacle
affligeant qui se joue devant eux" (ibid.). Nietzsche lui-même reproche à "la
caste érudite" d'avoir négligé "la culture populaire allemande" et de ne pas
considérer l'absence d'une culture dynamique et unificatrice en Allemagne.
Strauss, pour Nietzsche, a été le modèle du "philistinisme culturel" que
Nietzsche estime responsable de l'effondrement de la culture et de la société
allemande contemporaine. Nietzsche a été particulièrement consterné que Strauss
s'auto-constitue professeur de la nature allemande, le moule et le sculpteur de
la génération à venir, le maître à penser de la jeunesse. Pour Nietzsche, il
était horrible d'envisager qu'un philistinisme aussi ordinaire puisse façonner
l'avenir de l'Allemagne (_Dionysos_, S7). Nietzsche considérait la prédominance
de la culture de masse comme la source de l'avilissement de la pensée et de la
culture dans l'Europe contemporaine. Les idées de Strauss « sont toutes
uniformément livresques, en fait, journalistiques (_Dionysos_, S8) 11. La dégradation de la culture provient de la culture
de masse, qui influe sur la langue, le style, les idées, et les
jugements actuellement en circulation et dominants. Pour Nietzsche:
L'essentiel de la lecture quotidienne des allemands se trouve, presque
sans exception, sur les pages des quotidiens et des magazines standards. Cette
langue, son goutte-à-goutte continu - même mots, même phrases - produit une
impression sonore. Pour la plupart, les heures consacrées à cette lecture sont
celles pendant lesquelles l'esprit est trop fatigué pour résister. Petit à
petit, l'oreille se familiarise avec cet allemand routinier et souffre,
lorsque, pour une raison quelconque, elle ne l'entend plus. Mais, par une sorte
de déformation professionnelle, les producteurs de ces journaux et magazines
sont les plus profondément endurci à ce visqueux jargon journalistique. Ils ont
littéralement perdu tout goût et toute saveur, par-dessus tout, ils sont absolument corrompus et capricieux.
C'est ce qui explique ce tutti unissimo avec lequel chaque solécisme
nouvellement forgé claironne instantanément, malgré la torpeur et le malaise
général. Avec leurs impudentes corruptions, ces tâcherons de la langue prennent
leur revanche sur notre langue maternelle qui les a si incroyablement ennuyés.
Lorsque les clichés éculés, vulgaires, et ineptes sont acceptés comme la norme,
et l'erreur ou l'emploi de termes inappropriés comme des exceptions charmantes,
alors, le puissant, le rare et le beau tombent en disgrâce. C'est pourquoi, en
Allemagne, nous entendons si souvent l'histoire du beau voyageur qui visite le
pays des bossus. Où qu'il aille, il est ridiculisé, et l'on se moque de sa
difformité apparente - son absence de bosse. Finalement, un prêtre le prend en
pitié, et dit aux gens: « Ayez pitié de ce pauvre étranger et louez les
dieux qui vous ont fait grâce de ces somptueuses bosses de chair" (_Dionysos_,
S11).
Tout au long de ses _Meditations_, Nietzsche affirma que la culture moderne
avait été "barbare" (c'est-à-dire un amalgame informe de styles, d'idées et
d'œuvres concurrents et fragmentaires) et s'en prit au rationalisme excessif, à
l'individualisme égoïste, à l'optimisme superficiel, à l'homogénéisation et à
la fragmentation qu'il considérait comme caractéristiques de la culture
moderne. Dans _De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie_,
Nietzsche a fait valoir qu'avec la prolifération des études historiques,
l'homme moderne est devenu paralysé et dépassé par la connaissance historique
(_Husserl_, Préface). Il affirme que: "... nous modernes ne possédons rien qui
soit véritablement à nous", assimilant une écrasante quantité de connaissances
factuelles qui ne jouent pas un rôle de transformation de la vie sociale :
«Et ainsi, toute la culture moderne est essentiellement personnelle, sur la
couverture le relieur a apposé des titres comme " Manuel de Culture
Intérieure à l'Usage des Barbares Extérieurs " »(_Husserl_,
S4).
Estimant que les individus modernes souffert d'un affaiblissement de la personnalité, Nietzsche a voulu que l'étude de l'histoire soit mise au service de la création de grandes personnalités, afin de rendre possible la renaissance d'une culture affirmant la vie. Au cours des années 1870, Nietzsche fut de plus en plus déçu du philistinisme du Reich allemand et intensifia progressivement au cours des années 1880, sa critique de la culture bourgeoise allemande, Wagner, Bismarck, le militarisme allemand, et le Reich. Il a pris ses distances d'avec sa propre recherche d'une nouvelle culture allemande basée sur les pièces musicales de Wagner, et a publié une série de travaux aphoristiques promouvant une éthique de l'illumination et de la critique sociale, à commencer par _Humain, trop Humain_.
Nietzsche, critique du présent.
Pour Nietzsche, la culture de masse incluait la presse, des formes de culture allant des magazines aux publications scolaires, en passant par la religion, la politique, la bière, et le nationalisme.12 Nietzsche avait deviné l'importance des technologies et des modes de communication émergents pour le développement de la modernité : "La presse, la machine, le chemin de fer, le télégraphe ne sont que des prémisses, dont personne n'a encore osé tirer les conclusions pour les siècles à venir" (_Harvey_, p. 378).13 Globalement, il considère la culture de masse, dans ses écrits tardifs et de maturité, comme ce qui massifie, ce qui nivelle, ce qui produit une culture et des individus médiocres. La religion, par exemple, était pour Nietzsche une forme de culture de masse. Bien que Nietzsche soit parfois accusé d'irrationalisme, il s'en est précisément pris au Christianisme en dénonçant son irrationalité, et ce qu'il considérait comme une attaque contre le corps et contre le monde. Jésus Christ, selon lui, "a promu l'abêtissement de l'homme, s'est placé du côté des pauvres en esprit et a retardé l'avènement de l'intelligence suprême" (_Harvey_, p. 112). Nietzsche a également disséqué la transvaluation chrétienne, qui considérait la force et la sagesse comme "mauvaise", tandis que la modestie, l'humilité et la soumission étaient jugées "bonnes". Pour lui, cette promotion d'une morale d'esclave a survalorisé l'esprit sur le corps, et participé à une répression et une régression sociétales généralisées. (_Genealogy of Morals_).
*************FIN DE MA TRADUCTION******************
Modern politics for Nietzsche are also a form of mass culture. Nietzsche was "anti-political" in the sense that he believed contemporary mass politics led to herd conformity, the loss of individuality, and mass manipulation and homogenization. In _Thus Spake Zarathrustra_, he carried out one of the first critiques of the modern state in "The New Idol," presenting the state as "a cold monster" that is the "death of peoples." The contrast is between a "people" with its traditions, "customs and rights" and the modern state with its lies and pretensions, spread through the press and mass culture. Nietzsche's critique of the state takes place from a radically individualistic position in _Zarathrustra_, espousing withdrawal and isolation over participation and involvement in mass society: "Foul smells their idol, the cold monster.... break their windows and leap to freedom."
Nietzsche's critique of the state is bound up with his critique of mass society and culture which he sees as homogenizing and harmful to vital life energies, creativity, and superior individuality. Nietzsche thought that modern democracy, liberalism, and enlightened social movements contributed to the regression of "modern man" behind the more vital and powerful individuals of the Renaissance. Consistently championing ancient Greece and the Italian Renaissance as paradigms of strong, vigorous cultures, Nietzsche's strategy was to choose past ideals which could serve as models or norms for future "greatness." Greek and Renaissance cultures affirmed the body, were secular, developed science and technology, were highly aesthetic, and produced strong individuals -- all Nietzsche's ideals. These prototypes, he believed, were concentrated in strong individuals like Julius Caesar, Caesar Borgia, and the "great men" of the Renaissance. Nietzsche's normative contrasts are supported by a distinction between sickness and health, between descending and ascending life. His texts exult in an affirmation of life energies and criticize everything that suppresses and inhibits the full expression of primary instincts. His assault on religion, morality, mass culture, and the banality of modern societies is thus unleashed from the standpoint of an ideal of the free and uninhibited flow of life energies, an unrestrained expression of instinctual powers.
Likewise, he argues that the democratic, liberal, feminist, anarchist, and socialist movements are expressive of declining life, of sickness, of resentment. All are manifestations of Socratic culture that posit reason over passion, ideas over life, and all are also manifestations of modern homogenizing tendencies, and are thus anti-life, helping to produce weak individuals and cultures. In opposition to liberal cultural tolerance, Nietzsche advocated cultural war which he believed would generate cultural diversity and a stronger, more creative culture and individuals.
Although Nietzsche's assault on liberalism and other progressivist social movements contain elitist and anti-democratic attitudes, one also finds some positive positions on democracy in his writings, as when Nietzsche presents the democratization of Europe as irresistible and a "link in the chain of those tremendous prophylactic measures which are the conception of modern times and through which we separate ourselves from the Middle Age" (_Harvey_, p. 376). Moreover, "democratic institutions are quarantine arrangements to combat that ancient pestilence, lust for tyranny: as such they are very useful and very boring" (_Harvey_, p. 383). These passages indicate Nietzsche's dual attitude toward democracy quite clearly: on one hand, it is useful as a counterforce to tyranny, but it is boring and promotes mediocrity. In his writings later in the 1880s, Nietzsche will sift out the positive aspects of democracy and his posture will be predominantly negative.
Thus, Nietzsche attacked both the modern state and mass society and culture, for their normalizing and homogenizing tendencies, endearing himself to the Frankfurt School and French theorists like Foucault. For Nietzsche, the state and mass culture were bitter antagonists against genuine culture and he saw both the modern state and mass society as producing mediocrity and cultural backwardness, as well as generating mass hysteria such as nationalism and anti-Semitism. The modern state and mass society and culture level status and value hierarchies, reducing ideals and tastes to the lowest common denominator and producing mediocre individuals.
Critical Concluding Remarks
Nietzsche was generally pessimistic about the impact of modern social processes. For the most part, he felt that modern society and culture had become so chaotic, fragmented, "arbitrary," and devoid of "creative force" that it has lost the resources to create a vital culture and ultimately advanced the decline of the human species. He especially thought that the press and mass culture were forces of degeneration and mediocrity, focusing attention on the trivial, superfluous, and sensational, and creating homogenization and conformity. He did not, however, develop systematic critiques of the press or specific forms of mass culture, except, perhaps his critique of Strauss and cultural philistinism, or Wagner and Wagnerianism which he eventually came to see as a lowbrow exhibition of mass culture and bad taste. He thus did not develop an institutional critique of the media or the culture industries, as did Adorno and Horkheimer,14 or detailed criticisms of the phenomena of mass culture, as did those in the field of critical cultural studies.
Moreover, Nietzsche was radical and totalizing in his critique of mass culture, he saw no progressive moments, except perhaps in light opera that expressed a joi de vivre and gaiety of which he approved. Culture for Nietzsche fundamentally consisted of an "ordering of rank" (_Rankordnung_) that established higher and lower values and he called for a revaluation of values, an overturning (_Umwertung_) of the highest values and establishment of superior values that would promote stronger individuals and a more vital culture. His "Ubermensch", therefore, is a superior individual who overcomes the decadent values of mass culture, and is able to create life-affirming values and a stronger and more life-affirming culture.
Developing superior individuality requires overcoming dominant forms of culture and conformity, pitting the individual against mass society and culture. Nietzsche believed that some individuals could exert their will to power to create higher, more refined selves, thus ultimately he champions a form of aristocratic individualism and aestheticism. Making an implicit distinction between high and low art, Nietzsche argues that authentic art allows "freedom above things" and the demands of morality and other repressive institutions:
we need all exuberant, floating, dancing, mocking, childish, and blissful art lest we lose our freedom above things that our ideal demands of us.... We should be able also to stand above morality -- and not only to stand with anxious stiffness of a man who is afraid of slipping and falling any moment, but also to float above it and play. How then could we possibly dispense with art -- and with the fool? (_GS_, p. 164).15
Authentic art was privileged by Nietzsche precisely because it cultivated the senses, imagination, and other aspects of the mind and body, allowing individuals to enter a realm that transcended conventional morality and social norms. Nietzsche championed art as the most powerful enemy of the ascetic ideal and the ultimate source of cultural vitality. The crisis in modern culture is partly rooted in the fact that aesthetic sensibilities have been savaged by the repressive forces of instrumental rationality, social rationalization, and mass culture and society, thus art has been relegated to the margins of society. For Nietzsche, however, these rationalizing forces must be constrained by aesthetically rooted values. Free spirits were needed who would experiment with art, ideas, and life and who would create new values and a superior culture that would produce in turn higher human beings.
Ultimately, Nietzsche wanted a life-affirming culture that would create superior individuals. He is a cultural revolutionary who seeks a healthy and vibrant culture and believes that culture is the most powerful mode of social and individual transformation. His radical critique of mass culture is fuelled, in part, by the conviction that it represents a degeneration of culture, that it is a debased form of precisely that mode of existence that is supposed to produce better, higher, and healthier human beings. Thus, Nietzsche resolutely affirms a normative distinction between high and low culture and is an unabashed cultural elitist. As my parenthetical asides have suggested, Nietzsche would probably be appalled at the debased state of contemporary culture,16 and Nietzschean impulses have contributed to radical cultural studies today that carries out a systematic assault on contemporary culture as a whole -- often mediated with Marxian, feminist, or post-structuralist motifs.
Nietzsche's negative critique cuts across and against the populist turn in cultural studies that would affirm and celebrate popular culture. On the whole, Nietzsche's cultural critique is dialectical, affirming what he considers life-enhancing and empowering, and criticizing what he believes to be life-negating and disempowering. In _Twilight of the Idols_, Nietzsche wrote: "Formula of my happiness: a Yes, a No, a straight line, a goal..." ("Maxims"). Thus Lyotard gets it wrong when he claims that Nietzsche is a fundamentally affirmative thinker, attacks Adorno's proto-Nietzschean conception of philosophy as negation, and himself champions purely positive and affirmative "libidinal economy."17 To be sure, Nietzsche is not just a nay-sayer and always accompanies his No! with a Yes! It is therefore not a question of the negative versus the affirmative Nietzsche, but is rather a dialectical relationship of both, seeing how the yes and the no always necessarily supplement each other in Nietzsche's thought.
In my view and to conclude, Nietzsche's radical and negative critique of mass culture is valuable and certainly finds plenty of targets today. But I would argue against Nietzsche for a more dialectical optic that sees what I call media culture as a contested terrain, as a site of social struggle, that contains reactionary and progressive, life-affirming and oppressive features.18 A critical theory of media culture would thus be as relentlessly negative as Nietzsche, but would also affirm socially critical, subversive, and democratizing moments. Its cultural politics would not just be for superior individuals, but would attempt to develop a cultural pedagogy which assaulted all forms of oppression and domination and attempted to produce a more democratic, just, and pedagogical society and culture.
Notes
1. Karl Marx and Friedrich Engels, _Collected Works. Vol I_ (New York: International Publishers, 1975, p. 142). This study draws on collaborative work with Robert Antonio on an unpublished text on theories of modernity and work with Steven Best in works on postmodern theory, so I am indebted to these collaborations for my readings of Nietzsche. In this article, I am interpreting Nietzsche predominantly as a modern theorist, addressing crucial issues of modernity; for discussion of how Nietzsche anticipates the postmodern turn, see Steven Best and Douglas Kellner, The Postmodern Turn (New York: Guilford Press, 1997).
2. Goethe, in Leo Lowenthal, _Literature, Popular Culture and Society_ (Englewood Cliffs, N.J.: Prentice-Hall, 1961, p. 20).
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Marx, op. cit., p. 165.
6. For his critique of the press and public opinion, see Soren Kierkegaard, _Two Ages: The Age of Revolution and the Present Age_ (Princeton: Princeton University Press, 1978) and _The Corsair Affair_ (Princeton: Princeton University Press, 1982). For commentary, see Steven Best and Douglas Kellner "Modernity, Mass Society, and the Media: Reflections on _The Corsair Affair_," in _International Kierkegaard Commentary, The Corsair Affair_, edited by Robert Perkins. (Macon, Georgia: Mercer University Press, 1990) and Best and Kellner, _The Postmodern Turn_, op. cit.
7. Friedrich Nietzsche, _The Birth of Tragedy_ (New York: Random House, 1967) and _Twilight of the Idols_ (New York: Penguin Books, 1968, p. 33). The historical Socrates, of course, was much more intuitive, passionate, aesthetic, and erotic than in Nietzsche's model, thus his conception of Socratic culture should be read as an ideal type that crystallizes a type of Greek rationalism in the figure of Socrates, a mode that Nietzsche believes continues to characterize modern culture.
8. See Nietzsche's meditations on Schopenhauer and Wagner in _Unmodern Observations_ (New Haven and London: Yale University Press, 1990). On Nietzsche and Schopenhauer, see Georg Simmel, _Schopenhauer and Nietzsche_ (Urbana and Chicago: University of Illinois Press, 1991 1907). It was under Schopenhauer's influence that Nietzsche could proclaim in _The Birth of Tragedy_ that art is the "essential metaphysical activity" and that "it is only as an aesthetic phenomenon that existence and the world are eternally justified" (_BT_, p. 52).
9. See Herbert Golder, "Introduction" to _DS_ in _Unmodern Observations_, op. cit, pp 3ff.
10. Ronald Hayman, _Nietzsche. A Critical Life_ (New York: Penguin Books, 1980, p. 63). Strauss' text greatly influenced the Young Hegelians when it was published in 1835 and intensified the modern philological and philosophical critique of religion begun in the Enlightenment which culminated in Nietzsche himself. Indeed, the Young Hegelians anticipated Nietzsche's critique of religion with Bruno Bauer declaring "God is Dead," Marx describing religion as "the opium of the people," and Feuerbach interpreting religion as the projection of human qualities onto a deity.
11. Nietzsche intended to write a critique of religion, school, press, state, society, Man as I, Nature, and the road to liberation as part of a series of _Unmodern Observations_, after the four he published (see the list on pp. 321-322). While he never completed this project, reflections on these topics are found throughout his succeeding aphoristic works, such as _Human, All-Too-Human_.
12. See, for example, _Twilight of the Idols_ where Nietzsche complained that the press, beer, religion, education, and nationalism had stupefied the German people ("Germans"). He makes a similar criticism in his Strauss critique (S4).
13. See _Human, All Too Human_ (Cambridge, England: Cambridge University Press, 1986), p. 378.
14. See Max Horkheimer, and Theodor Adorno, _Dialectic of Enlightenment_ (New York: Continuum, 1972) and Douglas Kellner, _Media Culture_ (London and New York: Routledge, 1995).
15. See _The Gay Science_ (New York: Vintage Books, 1974), p. 164.
16. Thus, in contrast to Stephen Barker's paper also published in this issue, it is hard for me to imagine Nietzsche as affirmative of contemporary technoculture in the light of his radical critique of mass culture. I would imagine that Nietzsche would find appalling many of the examples of contemporary technoculture that Barker affirms in his name, and that Nietzsche's higher culture and individual would posit themselves against technoculture.
17. See Jean-Francois Lyotard, _Economie Libidinale_ (Paris: Les Editions de Minuit, 1974) and "Adorno as the Devil," _Telos_ 19 (Spring 1974): 127-137.
18. Kellner, _Media Culture_, op. Cit.
