2. Do E.T. Yourself !

Le dossier comprend rien moins que 4 textes de Pierre Lagrange. Rappelons que ce sociologue, latourien et controversé, (qui a dit "pléonasme" ? ) est l'un des rares à s'intéresser à l'ufologie. Il est notamment l'auteur de deux riches "Enquêtes sur les soucoupes volantes" publiées en 1990 dans la revue Terrain (n°14, pp. 92-112, consultable en ligne).

N'ayant pas encore une vision exhaustive de son œuvre, ni des questions qu'elle suscite, je me contenterai de situer grossièrement ce que j'aperçois du débat :

3. Qu'est-ce qu'un Latourien ?

Homo Latourus, personne qui fait sienne tout ou partie des propositions théoriques de Bruno Latour :

1) La science et la vérité :

Bruno Latour, sociologue des sciences, propose de désacraliser l'activité scientifique, et de l'observer comme une pratique "comme une autre" : la science est pour lui une activité socialement et historiquement située (dans un pays, une époque, des laboratoires, des enjeux...). Elle est une machinerie particulière d'instruments, de méthodes, de discours, de procédures. Plus encore, La Science n'existe peut-être pas dans l'absolu, ni a priori. Elle ne cesse de se redéfinir au gré des conflits qui la traversent et des objets qu'elle rencontre. Il faut, pour la connaitre, suivre les controverses qui l'animent plutôt qu'inventorier les résultats qu'elle accumule. Bref, B. Latour propose de redonner toute son épaisseur à l'activité scientifique, et rappelle que les vérités qu'elle produit sont dépendantes de cette médiation. Il ambitionne d'éviter tout autant l'idéalisation de la science (qui tend à la considérer comme un discours neutre, transparent, adéquat à la réalité qu'il évoque), que le relativisme (qui tend à disqualifier totalement le discours scientifique et/ou à réfuter l'existence d'une réalité extérieure aux discours).

Pour aller plus loin mais doucement, on peut lire ce petit dialogue écrit par le sus-nommé B. Latour : Guerre des sciences (lien alternatif)

2) Les Non-Humains :

L'Homme n'a pas le monopole de l'action.
Bruno Latour propose aux sciences sociales de reconsidérer leur manière de voir le monde, notamment en prenant sérieusement en compte, dans nos explications, tout ce qui est autre qu'humain : les objets, les animaux, etc. Pour lui, ces non-humains ne sont ni neutres ni passifs, ils ne sont pas exclusivement les surfaces de projection de notre activité sociale. Les "choses" ont une existence, une résistance, des particularités qui transforment les rapports que les humains peuvent entretenir avec elles.

Qu'un scientifique travaille sur telle ou telle molécule, qu'une famille ait à la maison tel ou tel chien, les particularités de ces non-humains ne résident pas uniquement dans les discours de ceux qui en parlent, elles déterminent les rapports que les humains entretiennent avec eux. Ces non-humains sont des "actants", auxquels il propose de donner un véritable crédit, un véritable poids dans l'explication des phénomènes sociaux.

Il va sans dire que cette approche, basée sur un sérieux travail d'enquête, n'a pas manqué d'émouvoir le champ des sciences sociales...



4. Et les OVNIS alors ?

Fort de ces réflexions, Pierre Lagrange prend, pour étudier l'ufologie et les para-sciences, une posture que je qualifierais d'agnostique. Sa question n'est pas, me semble-t-il, de savoir si les extra-terrestres existent ou non, mais de donner à ces non-humains un crédit suffisant pour pouvoir étudier les procédures, les réseaux et les formes de rationalité que les ufologues mettent en place. Pour ce faire, il choisit de ne pas considérer d'emblée que les ufologues croient à "quelque chose qui n'existe pas". Les ufologues, dit-il, ne sont pas tous des "zozos" ni des naïfs. Il y aurait même, parmi eux, quelques esprits rigoureux... (Ovni soit qui mal y pense, Libération, 21.07.99, disponible ici)

Il faut, dit-il encore, se méfier du "Grand Partage", vision qui oppose ceux qui savent, qui seraient du côté de la rationalité, de la rigueur et du progrès (les scientifiques par exemple), et ceux qui, comme les primitifs décrits par l'anthropologie coloniale, seraient du côté de la croyance, de la pensée magique, des illusions et des archaïsmes. Les ufologues, selon P. Lagrange, "ne sont pas naïfs comme on l’a cru. Ils exercent leur rôle de citoyen en interpellant les scientifiques sur des problèmes que ces derniers ne peuvent pas croiser du fait des conditions très particulières qui président à la production des faits scientifiques (avez-vous déjà croisé - ironise-t-il - un fait scientifique hors d’un laboratoire?)." (Libération, Ibid.)

L'ufologie, comme la recherche scientifique, est une médiation, un dispositif social, un contexte au sein duquel certains faits peuvent apparaitre, être construits et prendre sens. Les observations de l'ufologie, quoiqu'usant d'outils différents, ne sont ni plus ni moins passibles d'explications psychologiques ou sociales que les vérités scientifiques (Voir par exemple P. Lagrange, Reprendre à zéro, pour une sociologie irréductionniste des OVNIS, in. Inforespace (revue trimestrielle de la SOBEPS ) - n°100 - Juin 2000, disponible ici). Et le sociologue, latourien, s'intéresse d'avantage aux développements et aux ramifications des controverses que les OVNIS génèrent qu'au catalogue des vérités des uns et des erreurs des autres.

En étudiant ainsi les para-sciences en général, et l'ufologie en particulier, P. Lagrange travaille à épaissir, à déplacer, sinon à effacer les frontières qui séparent le savant du populaire. Il situe l'ufologie quelque part entre le cadre "culturel" et le cadre scientifique, "entre un public "avide de merveilleux" qui voit des soucoupes, et des scientifiques "rationnels", dont les laboratoires ne sont pas prévus pour ce genre d’objets." Il y voit l'émergence de "nouvelles catégories d’experts", mais aussi de "nouvelles catégories de faits définis selon d’autres critères que ceux du laboratoire et de la stratégie militaire."
(Libération, Ibid.)

Les ufologues s'approprieraient ainsi les moyens de productions des faits, et les observations d'OVNIS seraient le résultat d'un travail de collaboration indépendant et alternatif aux grands monopoles du savoir. Cette vision n'est pas sans rappeler les grandes lignes de la contre-culture que j'évoquais dans un précédent billet, et qui pourrait rassembler ceux qui se reconnaissent dans le slogan : Do It Yourself.

Alors... Do E.T. Yourself ?

5. Les articles, donc :

Après avoir rapidement planté ce décor épistémologique, je vous invite à aller lire les quatre articles que P. Lagrange publie donc dans le Monde Diplomatique de l'été :

Ovnis et théorie du complot :

Article qui interroge (et tend à réhabiliter) la rationalité des théories du complot, en les rapprochant d'une histoire des luttes héroïques de la science contre l'obscurantisme. Le "complotisme " serait plus une forme d'adhésion à la science et à son histoire qu'un rejet irrationnel. (un aperçu ici)

La guerre des mondes n’a pas eu lieu :

Article qui revient sur la réception de la légendaire émission d'O. Welles, adaptant en 1938, sous la forme d'un faux "bulletin d'informations" radiophonique, la fiction de H.G. Wells "La guerre des mondes". Ces scènes de panique, ces suicides en série que l'on évoque généralement pour décrire le succès de l'émission ont-ils vraiment eu lieu ? Quelle est la responsabilité d'O. Welles dans cette postérité fallacieuse ? (un aperçu ici)

Un cosmonaute nommé Jésus
 :

Petit encart, qui rappelle qu'il faut une "culture ufologique" minimum pour identifier comme telle une observation d'ovni. Inversement, "les ovnis" peuvent devenir, dans une certaine littérature ufologique un outil d'explication et d'interprétation de nombreux phénomènes "inexpliqués", jusqu'à l'apparition du Christ lui-même. De l'ufologie comme langage de l'inexpliqué, voire comme manière exclusive de lire le monde...


Les soucoupes volantes sont-elles un sous-produit de la guerre froide ?
 :

Article qui revient sur les premières observations de "soucoupes volantes", dans les années 50, et sur le contexte "psychologique" de la guerre froide. P. Lagrange y interroge l'obsession des analystes à réduire les pratiques ufologiques à des "croyances populaires", et la doxa qui veut que le peuple soit toujours prêt à toutes les superstitions. (Article disponible exclusivement en ligne et en version intégrale ici)

J'évoquerai les autres articles de ce dossier spécial dans un prochain billet.

À Suivre, donc...