"Les extraterrestres, entre science et culture populaire." (Partie 1)
Par Pierre Grosdemouge le dimanche 5 juillet 2009, 11:23 - Lien permanent

Le monde diplomatique de Juillet 09 propose un dossier
spécial soucoupes volantes et extraterrestres.
L'occasion pour moi de mettre ici en chantier mes réflexions sur le
sujet.
1. Marronnier From Outer Space ?
Il peut sembler étonnant de voir ce sujet abordé sur un tel support, et
l'éditorialiste lui-même s'interroge, non sans élégance : "Un dossier de
cinq pages sur les extraterrestres : le monde diplomatique aurait-il perdu
la tête ?"...
Sa réponse, mariant le truisme à l'exo-psychologie, peine à convaincre de la
cohérence et de la nécessité du-dit dossier ("l'homme, de tous temps, s'est
interrogé etc." ou encore "Sortir de soi pour mieux se comprendre : voilà
à quoi nous invitent... les extraterrestres.")
Même à la lecture du sommaire, difficile de cerner la problématique
d'ensemble à laquelle le monde diplomatique souhaite nous confronter... Est-il
question de s'interroger sur un devenir actuel des croyances et des cultures
dites populaires ? De cartographier une zone de conflit entre savoir
scientifique et savoirs amateurs ? Ou simplement de profiter
"estivalement" de la permanence d'un thème séduisant dans les iconographies et
les imaginaires... ?

Mais laissons là cette vue d'ensemble un peu décevante pour nous intéresser aux différents articles :
2. Do E.T. Yourself !
Le dossier comprend rien moins que 4 textes de Pierre
Lagrange. Rappelons que ce sociologue, latourien et controversé, (Qui a dit
"pléonasme" ? ) est l'un des rares à s'intéresser à l'ufologie. Il est
notamment l'auteur de deux riches "Enquêtes sur les soucoupes volantes"
publiées en 1990 dans la revue Terrain (n°14, pp. 92-112, consultable en
ligne).
N'ayant pas encore une vision exhaustive de son œuvre, ni des questions qu'elle
suscite, je me contenterai de situer grossièrement ce que j'aperçois du
débat :
Qu'est-ce qu'un Latourien ?
Homo Latourus, personne qui fait sienne tout ou partie des
propositions théoriques de Bruno Latour :
1) La science et la vérité :
Bruno Latour,
sociologue des sciences, propose de désacraliser l'activité scientifique, et de
l'observer comme une pratique "comme une autre" : la science est pour lui
une activité socialement et historiquement située (dans un pays, une époque,
des laboratoires, des enjeux...). Elle est une machinerie particulière
d'instruments, de méthodes, de discours, de procédures. Plus encore, La Science
n'existe peut-être pas dans l'absolu, ni a priori. Elle ne cesse de se
redéfinir au gré des conflits qui la traversent et des objets qu'elle
rencontre. Il faut, pour la connaitre, suivre les controverses qui l'animent
plutôt qu'inventorier les résultats qu'elle accumule. Bref, B. Latour propose
de redonner toute son épaisseur à l'activité scientifique, et rappelle que les
vérités qu'elle produit sont dépendantes de cette médiation. Il ambitionne
d'éviter tout autant l'idéalisation de la science (qui tend à la considérer
comme un discours neutre, transparent, adéquat à la réalité qu'il évoque), que
le relativisme (qui tend à disqualifier totalement le discours scientifique
et/ou à réfuter l'existence d'une réalité extérieure aux discours).
Pour aller plus loin mais doucement, on peut lire ce petit dialogue écrit par le sus-nommé B. Latour : Guerre des sciences
2) Les Non-Humains : L'Homme n'a pas le monopole de
l'action.
Bruno Latour propose aux sciences sociales de reconsidérer leur manière de voir
le monde, notamment en prenant sérieusement en compte, dans nos explications,
tout ce qui est autre qu'humain : les objets, les animaux, etc. Pour lui,
ces non-humains ne sont ni neutres ni passifs, ils ne sont pas exclusivement
les surfaces de projection de notre activité sociale. Les "choses" ont une
existence, une résistance, des particularités qui transforment les rapports que
les humains peuvent entretenir avec elles. Qu'un scientifique travaille sur
telle ou telle molécule, qu'une famille ait à la maison tel ou tel chien, les
particularités de ces non-humains ne résident pas uniquement dans les discours
de ceux qui en parlent, elles déterminent les rapports que les humains
entretiennent avec eux. Ces non-humains sont des "actants", auxquels il propose
de donner un véritable crédit, un véritable poids dans l'explication des
phénomènes sociaux.
Il va sans dire que cette approche, basée sur un sérieux travail d'enquête, n'a
pas manqué d'émouvoir le champ des sciences sociales...

3. Et les OVNIS alors ?
Fort de ces réflexions, Pierre Lagrange prend, pour étudier l'ufologie et
les para-sciences, une posture que je qualifierais d'agnostique. Sa question
n'est pas, me semble-t-il, de savoir si les extra-terrestres existent ou non,
mais de donner à ces non-humains un crédit suffisant pour pouvoir étudier les
procédures, les réseaux et les formes de rationalité que les ufologues mettent
en place. Pour ce faire, il choisit de ne pas considérer d'emblée que les
ufologues croient à "quelque chose qui n'existe pas". Les ufologues, dit-il, ne
sont pas tous des "zozos" ni des naïfs. Il y aurait même, parmi eux, quelques
esprits rigoureux... (Ovni soit qui mal y pense, Libération, 21.07.99,
disponible ici)
Il faut, dit-il encore, se méfier du "Grand Partage", vision qui oppose ceux
qui savent, qui seraient du côté de la rationalité, de la rigueur et du progrès
(les scientifiques par exemple), et ceux qui, comme les primitifs décrits par
l'anthropologie coloniale, seraient du côté de la croyance, de la pensée
magique, des illusions et des archaïsmes. Les ufologues, selon P. Lagrange, "ne
sont pas naïfs comme on l’a cru. Ils exercent leur rôle de citoyen en
interpellant les scientifiques sur des problèmes que ces derniers ne peuvent
pas croiser du fait des conditions très particulières qui président à la
production des faits scientifiques (avez-vous déjà croisé - ironise-t-il - un
fait scientifique hors d’un laboratoire?)." (Libération, Ibid.)
L'ufologie, comme la recherche scientifique, est une médiation, un dispositif
social, un contexte au sein duquel certains faits peuvent apparaitre, être
construits et prendre sens. Les observations de l'ufologie, quoiqu'usant
d'outils différents, ne sont ni plus ni moins passibles d'explications
psychologiques ou sociales que les vérités scientifiques (Voir par exemple P.
Lagrange, Reprendre à zéro, pour une sociologie irréductionniste des
OVNIS, in. Inforespace (revue trimestrielle de la SOBEPS ) - n°100 - Juin
2000, disponible ici). Et le sociologue, latourien, s'intéresse d'avantage aux
développements et aux ramifications des controverses que les OVNIS génèrent
qu'au catalogue des vérités des uns et des erreurs des autres.
En étudiant ainsi les para-sciences en général, et l'ufologie en particulier,
P. Lagrange travaille à épaissir, à déplacer, sinon à effacer les frontières
qui séparent le savant du populaire. Il situe l'ufologie quelque part entre le
cadre "culturel" et le cadre scientifique, "entre un public "avide de
merveilleux" qui voit des soucoupes, et des scientifiques "rationnels", dont
les laboratoires ne sont pas prévus pour ce genre d’objets." Il y voit
l'émergence de "nouvelles catégories d’experts", mais aussi de "nouvelles
catégories de faits définis selon d’autres critères que ceux du laboratoire et
de la stratégie militaire."
(Libération, Ibid.)
Les ufologues s'approprieraient ainsi les moyens de productions des faits, et
les observations d'OVNIS seraient le résultat d'un travail de collaboration
indépendant et alternatif aux grands monopoles du savoir.
Cette vision n'est pas sans rappeler les grandes lignes de la contre-culture
que j'évoquais dans un précédent billet, et qui pourrait rassembler ceux qui se reconnaissent
dans le slogan : Do It Yourself.
Alors... Do E.T. Yourself ?

4. Les articles, donc :
Après avoir rapidement planté ce décor épistémologique, je vous invite à aller lire les quatre articles que P. Lagrange publie donc dans le Monde Diplomatique de l'été :
Ovnis et théorie du complot,
Article qui interroge
(et tend à réhabiliter) la rationalité des théories du complot, en les
rapprochant d'une histoire des luttes héroïques de la science contre
l'obscurantisme. Le "complotisme " serait plus une forme d'adhésion à la
science et à son histoire qu'un rejet irrationnel. (un aperçu
ici)
La guerre des mondes n’a pas eu lieu,
Article qui
revient sur la réception de la légendaire émission d'O. Welles, adaptant en
1938, sous la forme d'un faux "bulletin d'informations" radiophonique, la
fiction de H.G. Wells "La guerre des mondes". Ces scènes de panique, ces
suicides en série que l'on évoque généralement pour décrire le succès de
l'émission ont-ils vraiment eu lieu ? Quelle est la responsabilité d'O.
Welles dans cette postérité fallacieuse ? (un aperçu
ici)
Un cosmonaute nommé Jésus
Petit encart , qui
rappelle qu'il faut une "culture ufologique" minimum pour identifier comme
telle une observation d'ovni. Inversement, "les ovnis" peuvent devenir, dans
une certaine littérature ufologique un outil d'explication et d'interprétation
de nombreux phénomènes "inexpliqués", jusqu'à l'apparition du Christ lui-même.
De l'ufologie comme langage de l'inexpliqué, voire comme manière exclusive de
lire le monde...

Les soucoupes volantes sont-elles un sous-produit de la guerre
froide ?
Article qui revient sur les premières observations de "soucoupes volantes",
dans les années 50, et sur le contexte "psychologique" de la guerre froide. P.
Lagrange y interroge l'obsession des analystes à réduire les pratiques
ufologiques à des "croyances populaires", et la doxa qui veut que le peuple
soit toujours prêt à toutes les superstitions. (Article disponible
exclusivement en ligne et en version intégrale ici)
J'évoquerai les autres articles de ce dossier spécial dans un prochain
billet.
à Suivre, donc...

Commentaires
Sympa, le pote qui prévient même pas qu'il fait un blog ... Comment il peuvent savoir ensuite tes lecteurs que l'actu c'est là :
http://yikingetcoincidences.blogspo...
I love reading thematic blogs describing the outer space and stuff like that.
I've read your post with a great pleasure. Thank you!
Pierre : Thks, you're welcome