La Science Fiction, des œuvres à la "démarche"

Serge Lehman s'interroge dans cet article sur les rapports entre Science Fiction et Science tout court. Il propose tout d'abord de distinguer deux sciences-fiction : une forme restreinte, qui est la réduction de la SF à un genre littéraire dont la légitimité est toujours incertaine, et une « formulation plus générale », qui dépasse le cadre des œuvres de fiction.

Cette science-fiction « au sens large » est pour lui une « démarche intellectuelle », qui consiste à admettre comme certitudes ce que la science tout court ne tient encore que pour de simples hypothèses, afin d'en imaginer et d'en tester toutes les conséquences.


Si la science fiction comme genre littéraire n'a jamais bénéficié que d'une reconnaissance relative, la manière de penser contenue dans sa « formulation générale » représente elle, selon S. Lehman, « un phénomène culturel de grande envergure ». En effet, la science fiction dés-inhibe la science, lui fournit un langage, des métaphores et des horizons. C'est une véritable « machine à formuler des hypothèses » sur le futur, l'humain, l'espace, le progrès ou les lois de la nature. La science fiction, à force de scénarios, finit toujours par être « une science involontaire », qui énonce, bien en amont, ce que la science tout court ne vérifiera que plus tard.

Mais bien plus que cette industrie de la prophétie, la SF est avant tout le plus sûr moyen d'arracher la science aux horizons de la domesticité et du bien-être. Elle permet de mettre en chantier les représentations même de la science, de la ré-assigner, de l'affranchir des objectifs de sécurité et de profit. La Science Fiction produit des possibles en émancipant la science de la demande sociale de "mieux-être", tout autant que lorsqu'elle l'affranchit de certaines conventions scientifiques.

"Ne plus prier, bénir !" (F. Nietzsche.
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Selon Serge Lehman, en développant ainsi les hypothèses émises par la science, la SF fait également apparaître sa propension à « tuer le futur » en le désenchantant. Au-delà d'une simple critique de ce que Baudrillard appellerait la fonction « pacificatrice » de la science, la Science Fiction prend souvent la catastrophe socio-technique comme point de départ : La victoire triste de la science a souvent déjà eu lieu dans les récits de SF (sous forme d'apocalypse technologique, et/ou de société scientifiquement sur-policée). Il est alors trop tard pour imaginer des alternatives. Les auteurs de SF travaillent ainsi à partir du mal, à formuler un après, un au-delà de la science et du progrès.

La Science Fiction propose ainsi un positionnement éthique et politique : Le pire n'est plus à critiquer, à éviter, mais à considérer comme matière première d'une "aventure nouvelle", pour le genre humain et la pensée. La SF formule ainsi, de façon très radicale, l'impératif de "faire avec", de "bénir" l'advenu - fut-il catastrophique, afin d'y dégager la possibilité d'une action inédite.

Éthique Cyborg ?