Notes sur Stiegler : Amateur d'art / consommateur d'art
Par Pierre G. le lundi 12 octobre 2009, 17:45 - Lien permanent
B. Stiegler est un des chercheurs français (philosophe) qui théorise les
pratiques amateur (amatrices, non ?), ou encore ce qu'il appelle
"l'amatorat".
Ses questions et problématiques croisent donc largement celles de ce
blog.
J'ai réorganisé quelques notes prises en écoutant la conférence qu'il a
donnée le 3 Octobre à La Maison de la Poésie (Paris), intitulée "Sur la
question de l'esprit" (voir la vidéo),
tout en essayant de rester fidèle aux idées développées :
Cette conférence s'articule assez clairement autour d'une opposition entre
deux modèles, deux manières d'articuler figure de l'amateur et société
industrielle, deux économies, deux manières de penser :
1) Le modèle du consumérisme culturel (de la
prolétarisation).
2) Le modèle du logiciel libre, (l'économie de la contribution).
Ces deux modèles, s'ils permettent des interprétations de l'Histoire, ne
correspondent pas pour autant à des périodes historiques précises ni même
successives.
Il n'y aurait pas la période de la prolétarisation puis la
période de la contribution, mais plutôt à divers moments de l'histoire,
des phénomènes de prolétarisation et des phénomènes de contribution plus ou
moins répandus.
0) Boite à outils :
(CC/studiocurve)
ces deux modèles articulent, de manière radicalement opposée, des
thématiques communes. (la boite à outil descriptive de B. Stiegler) :
- Les technologies de l'esprit : ce sont des
technologies cognitives et culturelles, dénomination que B. Stiegler préfère à
TIC : technologies de l'information et de la communication. Ces
technologies de l'esprit sont ambivalentes, BS reprend à Platon le terme de
Pharmaca (à la fois poison et remède, selon
l'usage et la dose). Ces technologies de l'esprit sont omniprésentes,
« réticulaires ». Elles peuvent être au service de l'un et l'autre
modèle.
- Les notions d'association / dissociation, et leurs
corollaires : milieux associés, milieux dissociés, processus de
dissociation et d'association. Terminologie héritée de Gilbert
Simondon :
- L'association, c'est la création d'un milieu de savoir,
milieu noétique (de noos, l'esprit - Aristote), ou encore d'un milieu de
parole, d'un milieu linguistique (Platon).
- Ces milieux sont à la fois réseaux d'échanges (de savoirs,
de paroles, de critiques) et occasions de transformations
(celui qui parle se transforme, celui qui écoute se transforme, le langage
aussi, se transforme en étant utilisé - performé). Cette transformation est ce
que Simondon appelle une individuation (je m'individue en
parlant, puisque je me transforme, l'interlocuteur s'individue / se transforme
en écoutant, le langage se transforme en étant utilisé). (Individuation =
proche des processus de subjectivation de Foucault et des Devenirs de Deleuze
?)
- Les savoirs : La notion de savoir se décline sur
plusieurs niveaux d'expérience : les savoirs-faire (à la fois mémoire de
gestes et invention – Cf. Castoriadis), les savoirs-vivre, les savoirs
théorique.
Pour en savoir plus sur le vocabulaire de B. Stiegler voir : Le Vocabulaire d' Ars
Industrialis
(glossaire signalé par
Christian Fauré)
1) Le modèle de la consommation culturelle : Prolétarisation à tous les étages.
a) La prolétarisation, c'est la destruction des savoirs faire, des savoirs
vivre, et des savoirs théoriques.
(CC/Simon Strandgaard)
Il y a eu un tournant, au 19ème siècle : Le Tournant machinique de la
sensibilité : Avant le 19eme, pour écouter de la musique, il fallait
en faire (jouer, danser, aller au salon, etc. ) La musique se pratiquait.
Culture et pratiques culturelles s'accompagnaient d'un savoir faire, d'une vie
collective, de milieux associés.
Les sociétés industrielles de 1ere (19eme) et 2eme (20eme) génération ont
détruit ces milieux associés :
- La société productiviste du 19eme a détruit les travailleurs et
leurs savoir faire, et leur capacité à produire des savoirs-faire,
pour en faire des employés. c'est la perte de savoir du producteur, qui advient
au 19eme, avec l'avènement du prolétaire : un producteur sans savoir. Un
travailleur qui ne sait pas travailler, qui est le servant d'une
machine, privé de son savoir faire. Celui qui n'a plus que sa force de
travail.
- La société du 20eme a détruit les consommateurs, leur
capacité à produire leur monde. Elle les a transformés en destructeurs. Les
consommateurs n'individuent plus leurs savoirs, leurs savoirs faire, ils ne
produisent plus leurs mondes et leurs comportements. Le consommateur
perd ses savoir vivre : cuisiner, parler, aimer. Ces savoirs-vivre sont
remplacés par des serviCette conférence, rapide et de vulgarisation, ne rend
peut-être pas compte de la complexité d'une oeuvre, mais c'est un point de
départ.
ces. On perd, avec le savoir, la saveur de la vie.
- Il y a perte de savoir du concepteur : Il n'est plus
expert qu'en paramétrage de systèmes experts. Il n'est plus théoricien, il n'a
plus d'esprit critique, n'est plus associé à la conception des
systèmes.
La prolétarisation est une perte de savoir avant d'être une
paupérisation .
Producteurs, concepteurs, consommateurs ont perdu tout accès au code
source. Serviteurs aveugles, et de plus en plus volontaires. Ce type de
système, en disimulant ses tenants et aboutissants, son axiomatique, devient
fermé à toute transformation émanant de celui qui s'en sert (le sert ?
)
b) L'opposition des producteurs et des consommateurs :
Ce modèle de la prolétarisation se caractérise par l'opposition
enter deux pôles : les producteurs et les consommateurs. Cette
opposition organise, structurellement, une perte de savoirs
généralisée. En empêchant les échanges, les processus d'association,
l'expression et la pratique critiques, elle détruit les individus, les groupes
et les cultures.
Il n'y a pas de consommateurs heureux.
c) L'Exploitation industrielle de la libido
(Je rappelle que pour Gilles Deleuze : "Le capitalisme polarise
l'énergie désirante")
Les consommateurs sont modelés par des psychotechnologies, un
psycho-pouvoir, qui travaille à leur grégarisation pour les
intérêts du marketing. (ce qui ne peut aboutir qu'au populisme politique et
industriel).
Ce psycho-pouvoir a été notamment conçu par Edward Bernays, neveu de
Freud, théoricien de la propagande, et de la fabrique du consentement,
qui a mis les découvertes de Freud au service du capitalisme.
Pour lutter contre
la baisse tendancielle du taux de profit, il faut développer de
nouveaux besoins, de nouveaux fantasmes, nouveaux désirs. Il faut capter
l'énergie libidinale des consommateurs. C'est le désir qui fait fonctionner le
capitalisme. Théorie de la captation de l'attention, de la suscitation des
fantasmes.
L'émergence de ces théories correspond historiquement au développement
des Industries culturelles, qui deviennent productrices de conditionnement
mental, prescriptrices de comportements culturels. elles deviennent
difficile à distinguer des industries du divertissement, du "temps de cerveau
disponible". (P. Lelay) C'est ce consumérisme culturel qui engendre la
prolétarisation de l'amateur d'art. L'amateur d'art, prolétarisé, est
remplacé par le consommateur de culture. ce mouvement est renforcé par des
évolutions techniques : l'avènement de la TV, des technologies de la
communication, etc.
On peut désormais accéder à la culture sans disposer de savoir-faire, ni en
produire.
Cet accès-consommation détruit les médiations sociales, les savoirs
symboliques. C'est un accès à sens unique, asymétrique. Accéder à la
culture sans avoir le droit de s'exprimer sur elle détruit la
sensibilité.
d) Ce systeme s'auto detruit.
Il y a un épuisement.
Il y a une hégémonie sur les technologies culturelles (des puissances
d'argent ? ) qui transforme l'amateur de choses de l'esprit en
consommateur culturel. Le but de la loi HADOPI est d'ailleurs la monopolisation
de cet accès et des définitions de ses conditions.
L'exploitation du désir tue le désir. La destruction des formes de production
culturelles appauvrit continuellement la culture.
Il y a un sentiment général, mondial, que nous vivons la fin de ce
modèle toxique, empoisonnant. Modèle qui met les TIC (ou les
technologies de l'esprit) au service d'une destruction de l'Esprit.
Mais ces technologies réticulaires offrent aussi le moyen de sortir de
ce futur ancien système :
2) L'autre modèle de société industrielle : celui du logiciel
libre :
(CC/DeliciousCrochet)
Nous serions en train de passer (et il faudrait passer) d'une économie de la consommation a une économie de la contribution.
- Dans ce modèle de la contribution, on n'a plus à faire à des
utilisateurs, mais à des praticiens, qui développent une réflexivité,
des points de vue dia-critiques sur leur pratique, qui peuvent critiquer,
partager, améliorer ce dont ils se servent.
La Pratique s'oppose à la Consommation. Culture = pratique = réflexivité = savoir faire
- L'accès au savoir se fait par une relation de soin (care, Winicott), qui permet de se relier à la culture comme relation avec ses ancêtres. La culture dont on vient.
- Ce modèle se caractérise par une énergie généreuse, d'innovation sociale, de sublimation, une renaissance des amateurs. Ex. Du revenu de vie, soutenu notamment par Olivier Auber.
- Ce modèle rapproche, voire indifférencie production et réception. (La réception est une production - De Certeau - : interprétation, manipulation, remix-culture - Lessig) (La production est une réception : producteurs et consommateurs appartiennent aux mêmes milieux - Jenkins -, modèles collaboratifs horizontaux, innovation pilotée par l'usage, etc.)
- Ce modèle met l'accent sur les contextes (les milieux associés) de la réception-production : L'expérience esthétique n'est pas une réception. N'est jamais passive, mais a lieu dans des contextes sensori-moteur : contexte religieux, danse, rituel, armée, école, scène bourgeoise, etc.
Ces contextes sont producteurs de savoir et de fréquentation régulière des
œuvres.
- Les œuvres sont inconsommables, ne s'usent pas. Plus elles
sont pratiquées, plus elles sont neuves.
Conclusion
En ce moment renait une figure de l'amateur : dans le monde du logiciel
libre, d'Internet, des économies de la contribution. Cette nouvel figure de
l'amateur est au cœur d'une nouvelle économie, d'une autre industrie. Le
conflit actuel autour de la propriété intellectuelle est un conflit autour du
monopole de l'accès au savoir, aux savoir faire, savoirs vivre, savoirs
théorique.
Deux pistes critiques personnelles :
1. Si Bernard Stiegler a le mérite d'inclure dans sa réflexion sur l'amateur
ou la culture de nombreuses pratiques "non-légitimes" ou non "artistiques"
(logiciels libres, etc), les exemples avec lesquels il illustre son propos sont
pourtant largement empruntés à cette même culture légitime : Musée du
Louvre, Cézanne, G. Gould, etc.
2. La vision de l'efficacité de la domination des cerveaux par les
industries culturelles, les psycho-pouvoirs, etc. est un discours
contestable, et contesté notamment depuis le mouvement théorique des cultural
Studies américaines, ou les premiers travaux de R. Hoggart sur "La culture
du Pauvre". Pour Gramsci par exemple, les rapports de forces entre l'hégémonie
de certains discours et leurs récepteurs/consommateurs sont toujours plus
complexes qu'une simple domination, que la simple imposition d'une vérité venue
d'en haut et intériorisée "tout-cru" par les dominés. La réception a
ses ruses et ses méandres.

Commentaires
Bonjour,
J'ai pas mal
écrit sur les problèmes posés par la diffusion des "oeuvres" sous licence
libre, même si j'ai lâché un peu l'affaire ces derniers temps, et Stiegler fait
partie des penseurs réquisitionnés par le mouvement du libre, ce qui en
général, pour les raisons que vous donnez, me hérisse le poil.
je découvre votre blog avec beaucoup d'intérêt, grâce au lien que m'a fait passer mon amie (qui travaille en sociologie sur l'art brut et ses dérivés).
Vos deux remarques finales sur Stiegler me plaisent beaucoup
Peut-être certains des textes publiés sur le blog "récapitulatif" que mes amis et moi avons mis en ligne cet automne vous intéresseront. (on y trouve des archives de textes qui ont jalonné la construction théorique du "mouvement" - si on peut parler ainsi, ainsi que pas mal de choses assez polémiques). Ce ne sont pas des textes qui répondent aux normes de la recherche universitaire, mais bon, il y a parfois quelques intuitions pas tout à fait impertinentes.
http://outsiderland.com/disseminati...
peut-être ce texte de 2006 "professionnels versus amateurs" vous intéressera plus particulièrement :
http://outsiderland.com/disseminati...
bien à vous
Dana Hilliot