Notes sur Stiegler : Amateur d'art / consommateur d'art
Par Pierre Grosdemouge le lundi 12 octobre 2009, 10:53 - Lien permanent
B. Stiegler est un des chercheurs français (philosophe) qui théorise les pratiques amateur (amatrices, non ?), ou encore ce qu'il appelle "l'amatorat". Ses questions et problématiques croisent donc largement celles de ce blog.
J'ai réorganisé quelques notes prises en écoutant la conférence qu'il a donnée le 3 Octobre à La Maison de la Poésie (Paris), intitulée "Sur le progrès" (voir un extrait vidéo), tout en essayant de rester fidèle aux idées développées :
Cette conférence s'articule assez clairement autour d'une opposition entre deux modèles, deux manières d'articuler figure de l'amateur et société industrielle, deux économies, deux manières de penser :
1) Le modèle du consumérisme culturel (de la
prolétarisation).
2) Le modèle du logiciel libre, (l'économie de la
contribution).
Ces deux modèles, s'ils permettent des interprétations de l'Histoire, ne correspondent pas pour autant à des périodes historiques précises ni même successives. Il n'y aurait pas la période de la prolétarisation puis la période de la contribution, mais plutôt à divers moments de l'histoire, des phénomènes de prolétarisation et des phénomènes de contribution plus ou moins répandus.
0) Boite à outils : 
(cc/studiocurve)
Ces deux modèles articulent, de manière radicalement opposée, des thématiques
communes. (i.e. la boite à outil descriptive de B. Stiegler) :
- • Les technologies de l'esprit : ce sont des technologies cognitives et culturelles, dénomination que B. Stiegler préfère à TIC : technologies de l'information et de la communication. Ces technologies de l'esprit sont ambivalentes, BS reprend à Platon le terme de Pharmaca (à la fois poison et remède, selon l'usage et la dose). Ces technologies de l'esprit sont omniprésentes, « réticulaires ». Elles peuvent être au service de l'un et l'autre modèle.
- • Les notions d'association / dissociation, et leurs corollaires : milieux associés, milieux dissociés, processus de dissociation et d'association. Terminologie héritée de Gilbert Simondon :
- • L'association, c'est la création d'un milieu de savoir, milieu noétique (de noos, l'esprit - Aristote), ou encore d'un milieu de parole, d'un milieu linguistique (Platon).
- • Ces milieux sont à la fois réseaux d'échanges (de savoirs, de paroles, de critiques) et occasions de transformations (celui qui parle se transforme, celui qui écoute se transforme, le langage aussi, se transforme en étant utilisé - performé). Cette transformation est ce que Simondon appelle une individuation (je m'individue en parlant, puisque je me transforme, l'interlocuteur s'individue / se transforme en écoutant, le langage se transforme en étant utilisé). (Individuation = proche des processus de subjectivation de Foucault et des Devenirs de Deleuze ?)
- • Les savoirs : La notion de savoir se décline sur plusieurs niveaux d'expérience : les savoirs-faire (à la fois mémoire de gestes et invention – Cf. Castoriadis), les savoirs-vivre, les savoirs théorique.
Pour en savoir plus sur le vocabulaire de B. Stiegler voir : Le Vocabulaire d' Ars
Industrialis (glossaire signalé par
Christian Fauré)
1) Le modèle de la consommation culturelle : Prolétarisation à tous les étages.
a) La prolétarisation, c'est la destruction des savoirs faire, des savoirs vivre, et des savoirs théoriques
(CC/Simon Strandgaard)
Il y aurait eu un tournant, au 19ème siècle : Le "Tournant machinique de la sensibilité" : Avant le 19eme, pour écouter de la musique, il fallait en faire (jouer, danser, aller au salon, etc. ) La musique se pratiquait. Culture et pratiques culturelles s'accompagnaient d'un savoir faire, d'une vie collective, de milieux associés. Les sociétés industrielles de 1ere (19eme) et 2eme (20eme) génération ont détruit ces milieux associés :
- • La société productiviste du 19eme a détruit les travailleurs et leurs savoir faire, et leur capacité à produire des savoirs-faire, pour en faire des employés. c'est la perte de savoir du producteur, qui advient au 19eme, avec l'avènement du prolétaire : un producteur sans savoir. Un travailleur qui ne sait pas travailler, qui est le servant d'une machine, privé de son savoir faire. Celui qui n'a plus que sa force de travail.
- • La société du 20eme a détruit les consommateurs, leur capacité à produire leur monde. Elle les a transformés en destructeurs. Les consommateurs n'individuent plus leurs savoirs, leurs savoirs faire, ils ne produisent plus leurs mondes et leurs comportements. Le consommateur perd ses savoir vivre : cuisiner, parler, aimer. Ces savoirs-vivre sont remplacés par des services. On perd, en même temps que le savoir, la saveur de la vie.
- • Il y a perte de savoir du concepteur : Il n'est plus expert qu'en paramétrage de systèmes experts. Il n'est plus théoricien, il n'a plus d'esprit critique, n'est plus associé à la conception des systèmes.
La prolétarisation est une perte de savoir avant d'être une
paupérisation.
Producteurs, concepteurs, consommateurs ont perdu tout accès au "code source". Serviteurs aveugles, et de plus en plus volontaires. Ce type de système, en dissimulant ses tenants et aboutissants, son axiomatique, devient fermé à toute transformation émanant de celui qui s'en sert (le sert ? ).
b) L'opposition des producteurs et des consommateurs :
Ce modèle de la prolétarisation se caractérise par l'opposition
enter deux pôles : les producteurs et les consommateurs. Cette
opposition organise, structurellement, une perte de savoirs
généralisée. En empêchant les échanges, les processus d'association,
l'expression et la pratique critiques, elle détruit les individus, les groupes
et les cultures.
Il n'y a pas de consommateurs heureux.
c) L’Exploitation industrielle de la libido
(on pense ici au mot de Deleuze & Guattari : "Le capitalisme polarise l'énergie désirante")
Les consommateurs sont modelés par des "psychotechnologies", un "psycho-pouvoir", qui travaille à leur grégarisation pour les intérêts du marketing. (ce qui ne peut aboutir qu'au populisme politique et industriel).
Ce psycho-pouvoir a été notamment conçu par Edward Bernays, neveu de Freud, théoricien de la propagande, et de la fabrique du consentement, qui a mis les découvertes de Freud au service du capitalisme.
Pour lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit, il faut développer de nouveaux besoins, de nouveaux fantasmes, nouveaux désirs. Il faut capter l'énergie libidinale des consommateurs. C'est le désir qui fait fonctionner le capitalisme. Théorie de la captation de l'attention, de la suscitation des fantasmes.
L'émergence de ces théories correspond historiquement au développement des Industries culturelles, qui deviennent productrices de conditionnement mental, prescriptrices de comportements culturels. elles deviennent difficile à distinguer des industries du divertissement, du "temps de cerveau disponible". (P. Lelay) C'est ce consumérisme culturel qui engendre la prolétarisation de l'amateur d'art. L'amateur d'art, prolétarisé, est remplacé par le consommateur de culture. ce mouvement est renforcé par des évolutions techniques : l'avènement de la TV, des technologies de la communication, etc.
On peut désormais accéder à la culture sans disposer de savoir-faire, ni en produire.
Cet accès-consommation détruit les médiations sociales, les savoirs symboliques. C'est un accès à sens unique, asymétrique. Accéder à la culture sans avoir le droit de s'exprimer sur elle détruit la sensibilité.
d) Ce systeme s'auto detruit.
Il y a un épuisement.
Il y a une hégémonie sur les technologies culturelles (des puissances
d'argent ? ) qui transforme l'amateur de choses de l'esprit en
consommateur culturel. Le but de la loi HADOPI est d'ailleurs la monopolisation
de cet accès et des définitions de ses conditions. L'exploitation du désir tue
le désir. La destruction des formes de production culturelles appauvrit
continuellement la culture.
Il y a un sentiment général, mondial, que nous vivons la fin de ce
modèle toxique, empoisonnant. Modèle qui met les TIC (ou les
technologies de l'esprit) au service d'une destruction de l'Esprit.
Mais ces technologies réticulaires offrent aussi le moyen de sortir de
ce futur ancien système :
2) L'autre modèle de société industrielle : celui du logiciel libre :
(cc/DeliciousCrochet)
Nous serions en train de passer (et il faudrait passer) d'une économie de la consommation a une économie de la contribution.
- • Dans ce modèle de la contribution, on n'a plus à faire à des utilisateurs, mais à des praticiens, qui développent une réflexivité, des points de vue dia-critiques sur leur pratique, qui peuvent critiquer, partager, améliorer ce dont ils se servent.
La Pratique s'oppose à la Consommation.
Culture = pratique = réflexivité = savoir faire
- • L'accès au savoir se fait par une relation de soin (care, Winicott), qui permet de se relier à la culture comme relation avec ses ancêtres. La culture dont on vient.
- • Ce modèle se caractérise par une énergie généreuse, d'innovation sociale, de sublimation, une renaissance des amateurs. Ex. Du revenu de vie, soutenu notamment par Olivier Auber.
- • Ce modèle rapproche, voire indifférencie production et réception. (La réception est une production - De Certeau - : interprétation, manipulation, remix-culture - Lessig) (La production est une réception : producteurs et consommateurs appartiennent aux mêmes milieux - Jenkins -, modèles collaboratifs horizontaux, innovation pilotée par l'usage, etc.)
- • Ce modèle met l'accent sur les contextes (les milieux associés) de la réception-production : L'expérience esthétique n'est pas une réception. N'est jamais passive, mais a lieu dans des contextes sensori-moteur : contexte religieux, danse, rituel, armée, école, scène bourgeoise, etc.
Ces contextes sont producteurs de savoir et de fréquentation régulière des œuvres.
- • Les œuvres sont inconsommables, ne s'usent pas. Plus elles sont pratiquées, plus elles sont neuves.
Conclusion
Aujourd'hui renait une figure de l'amateur : dans le monde du logiciel libre, d'Internet, des économies de la contribution. Cette nouvel figure de l'amateur est au cœur d'une nouvelle économie, d'une autre industrie. Le conflit actuel autour de la propriété intellectuelle est un conflit autour du monopole de l'accès au savoir, aux savoir faire, savoirs vivre, savoirs théorique.
Deux pistes critiques personnelles :
1. Si Bernard Stiegler a le mérite d'inclure dans sa réflexion sur l'amateur ou la culture de nombreuses pratiques "non-légitimes" ou non "artistiques" (logiciels libres, etc), les exemples avec lesquels il illustre son propos sont pourtant largement empruntés à cette même culture légitime : Musée du Louvre, Cézanne, G. Gould, etc.
2. La vision de l'efficacité de la domination des cerveaux par les industries culturelles, les psycho-pouvoirs, etc. est un discours contestable, et contesté notamment depuis le mouvement théorique des cultural Studies américaines, ou les premiers travaux de R. Hoggart sur "La culture du Pauvre". Pour Gramsci par exemple, les rapports de forces entre l'hégémonie de certains discours et leurs récepteurs/consommateurs sont toujours plus complexes qu'une simple domination, que la simple imposition d'une vérité venue d'en haut et intériorisée "tout-cru" par les dominés. La réception a ses ruses et ses méandres.
Commentaires
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