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jeudi 25 mars 2010

Fucksonomy : l'identité sexuelle next-door.

Le 19 Mars était diffusé sur France Culture l'émission "Place de la Toile", ayant pour thème : "Porno sur internet : esthétique de l'amateurisme".

Il a bien été question d'une influence esthétique des pratiques amateur sur la pornographie. Mais les intervenants ont également défendu l'idée
selon laquelle l'influence de l'amateurisme peut se caractériser d'avantage encore par l'efficacité de ses procédures. J'aimerais insister sur ce point puisqu'il croise mes propres questionnements : la pornographie en ligne fournit une occasion de voir ces procédures amateur à l'œuvre, au travers notamment de leur impact sur l'organisation même des documents à caractère sexuels, et plus largement sur la construction et la répartition des identités sexuelles.



Pragmatiques, les invités ont décrit le contraste entre deux étapes de l'accès aux documents à caractère sexuel ou pornographique, étapes qui peuvent être considérées comme deux manières, pour un sujet, de "se dire", en ligne :


1. ENTREZ : 

Lorsque l'on entre sur un site de rencontre (de type Meetic), ou sur un site de partage de vidéos (de type Xtube), la première étape est généralement celle de l'inscription. Elle consiste à renseigner un "profil", basé notamment sur l'orientation sexuelle. Cette identification se fait selon la logique binaire héritée d'une classique division sociale des sexes (des genres) et des préférences : Êtes vous un homme / une femme, qui aime les hommes / les femmes.

On choisit son camp, tout est bien rangé.



Sur certains sites de rencontre, on peut également avoir à préciser lors de cette phase d'inscription - et de façon très administrative - son âge, sa date de naissance, son lieu de résidence, son niveau de revenus, ses préférences musicales. Il peut encore être demandé des précisions anatomiques plus ou moins "sensibles" : couleur des yeux, des cheveux, de la peau, et mensurations diverses.
L'entrée sur le site passe ainsi par l'énonciation - obligatoire ou encouragée - d'un discours sur soi qui s'effectue selon des catégories exogènes. Celui qui entre doit se créer comme document et s'appliquer à lui-même des manières de classer issues de la gestion administratives des populations (carte d'identité, déclaration d'impôts, fiche anthropométrique) ou encore du marketing (segments du marché musical, de loisir, etc.). L'internaute s'énonce ainsi dans des termes qu'il n'a pas choisi
(mais qui peuvent toutefois être ceux avec lesquels il a l'habitude de se penser par ailleurs). Il actualise et reconduit (il "performe") ces manières de produire les individus comme des personnes. Il se fait document, "administrable" et "marketable", à la fois par le site qu'il visite et par les autres internautes. (On pense ici aux réflexions d'Eva Illouz, qui évoque une "textualisation des subjectivités", par la psychanalyse ou les techniques de management (1)).


2. Un index à plusieurs

Comme le rappelaient les invités, à ce moment de classement identitaire rudimentaire succède rapidement le temps de l'usage proprement dit, le temps de la navigation et de la consultation des documents et des conversations, du téléversement de ses propres vidéos ou photographies sur les sites en question.
Or si l'entrée sur le site se référait à des catégories simplistes, banales et majoritaires (homme/femme, homo/hétéro, Jazz/rock), les usages, eux, construisent et mobilisent une indexation autrement proliférante. 
En effet, cette indexation est générée par les utilisateurs eux-mêmes, sur la base de mots-clé (les "tags"), c'est à dire d'étiquettes inventées et attribuées aux divers matériaux documentaires par ceux qui les produisent et/ou les consultent.
Par le biais de cet étiquetage des contenus, les internautes fabriquent collectivement la lisibilité et les modalités de leur circulation parmi la masse des informations disponibles. Ce processus de socialisation de l'indexation, typique des usages "sociaux" du web (on parle aussi de Folksonomy, ou taxinomie populaire), aboutit ici à offrir une vision profondément et constamment renouvelée du matériau à caractère sexuel ou pornographique. Le contenu est désormais distribué selon les centres d'intérêts et les catégories construites par les internautes. Ainsi, sur un site de partage de vidéos comme Xtube, il ne sera plus forcément question d'images "d'homme" ou "de femme", de "pornographie gay" ou "hétéro". Une multiplicité de différences et de critères émerge, au contraire, tout autour de ces dichotomies. La classification des contenus et des personnes pourra désormais faire référence à des matières (la fourrure, le latex, le lycra, la boue, le chocolat, la confiture…), à des parties du corps (sexes bien sur, mais aussi pieds, genoux, chevilles, oreilles…), à des gestuelles (dévoilement, bain, mise en bouche, sodomie…), à des jugements de valeur (top, nul, excitant, etc.), comme enfin à tout autre aspect, au bon vouloir des internautes.
 

Comme l'exemplifie Fred Pailler, si cette nouvelle organisation des documents croise, par exemple, la classique organisation de la population en genres et sexes, elle la supplante et la déborde en tous sens. En suivant le mot clé "confiture" (ou "sodomie"), on parcourt une série nouvelle de documents, constituée selon les catégories avec lesquelles les internautes reçoivent et veulent voir circuler ces documents pornographiques. Et pour reprendre la conclusion de Maxime Cervulle, il est "difficile de dire si "se frotter l'oreille" est une pratique homo ou hétéro". 
Ainsi, l'offre amateur se distingue des offres industrielles. Non seulement par une production de contenus, qui serait marquée par une esthétique de l'ordinaire et du probable (la fameuse "girl next door", la qualité "vidéo" des images, la banalité des situations, la vue subjective), mais aussi par une présentation, une organisation, une mise en forme, en valeur et en perspective de l'information pornographique.
En d'autres termes, à l'émergence des c
orps et des récits probables répond une prolifération imprévisible des catégories.

3. Folksonomie libidinale 

Cette socialisation de l'indexation, du repérage des documents (2), en vient à "interroger ce qui constitue le sexe même", pour reprendre les termes de Maxime Cervulle, et plus généralement à questionner ce que l'on appelle les identités sexuelles.
On peut en effet supposer, avec Laurence Allard (3), que la pratique du tagging possède une dimension "expressive", et que les internautes s'emparent de cette possibilité technique pour dire quelque chose d'eux-mêmes et de leur sexualité. Les utilisateurs s'écrivent et se reconnaissent dans les catégories qu'ils mettent en place. Comme l'observait P. Bourdieu (4) à propos des jugements portés sur les œuvres d'art, les pratiques de classement sont aussi des moyens de "se classer", de se distinguer, d'exprimer une situation sociale. 
Ce contraste fort entre le moment de l'inscription d'abord, puis le moment de l'usage des tags par les utilisateurs est donc, peut-être, plus qu'anecdotique. Les tags montrent un glissement du paysage de la sexualité : 
-  Du binaire au multiple, de l'exogène à l'endogène.
- De figures connues du folklore sexuel vers des populations et des pratiques traditionnellement non-sexualisées (femmes enceintes, handicapés, femmes voilées
, pratiques non-génitales comme le wamming ou le mudding).
- Glissement enfin
, comme le fait observer Fred Pailler, d'une organisation anthropométrique qui insiste sur l'assignation des personnes à ce qu'elles sont (physiquement, psychologiquement, socialement) à un inventaire de pratiques, de morceaux, de matières, d'intensités, d'expériences. Comme autant de catégories vernaculaires ne participant plus forcément d'une définition du sujet par lui-même ni par les autres. 

Entre page d'accueil et navigation se jouerait ainsi l'inadéquation entre des identités sexuelles voire sociales imposées, et le besoin d'évoquer des pluralités d'adhésions, des sexualités et des subjectivités ré-agencées, voire un abandon ou un rejet des logiques identitaires au profit d'expérimentations n'impliquant pas nécessairement une définition de soi. 
Participant plus que jadis à l'écriture publique du sexe, les amateurs en proposent un récit "in-progress", qui nuance voire périme les identités sexuelles et s'écarte des édits de la porno-graphie industrielle (dont Maxime Cervulle rappelle à quel point ils peuvent être normatifs). L'amateurisme écrirait en tags alignés, sans personnages principaux ni dénouement, le récit mineur d'une sexualité sans drama.
Ce mouvement n'est sans doute pas nouveau. Mais en pornographie comme en d'autres domaines, le web amplifie, rend visible et pérenne le "texte caché" de procédures ordinaires (5).

L'émission, partie 1 :
L'émission, partie 2 :
P.G.

Notes :

(1) Voir E. Illouz, Les sentiments du capitalisme éd. Seuil, 2006.
(2) On peut parler d'une procédure de "re-documentarisation". Cf. par exemple la définition qu'en donne sur son blog J.-M. Salaun.
(3) Voir par exemple Laurence Allard, "Blogs, Podcast, Tags, Mashups, Locative Medias. Le tournant expressiviste du web", in Médiamorphoses n° 21, 2007. (télécharger le pdf)
(4) Pour P. Bourdieu, « Le goût, propension et aptitude à l'appropriation (matérielle et/ou symbolique) d'une classe déterminée d'objets ou de pratiques classés et classants, est la formule génératrice qui est au principe du style de vie, ensemble unitaire de préférences distinctives qui expriment, dans la logique spécifique de chacun des sous-espaces symboliques, mobilier, vêtement, langage ou hexis corporelle, la même intention expressive. » (La Distinction, Minuit, 1979, p.193) Ou encore : « Le goût est l'opérateur pratique de la transmutation des choses en signes distincts et distinctifs, des distributions continues en oppositions discontinues ; il fait accéder les différences inscrites dans l'ordre physique des corps, à l'ordre symbolique des distinctions signifiantes. Il transforme des pratiques objectivement classées dans lesquelles une condition se signifie elle-même (par son intermédiaire) en pratiques classantes, c'est-à-dire en expression symbolique de la position de classe, par le fait de les percevoir dans leurs relations mutuelles et en fonction de schèmes de classements sociaux. » (La Distinction, Minuit, 1979, p.194-195).
(5)
Sur la notion de texte caché comme envers du pouvoir, cf. James C. Scott, Domination and the Arts of Resistance: Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990.

dimanche 1 novembre 2009

La Numérisation des pratiques amateur : diaporama de ma présentation du 23 Octobre 09

Voici le powerpoint de ma présentation du 23 Octobre, à l'occasion du colloque de bilan du Cluster 13 (Culture, Patrimoine et Création).

Cette communication s'est trouvée prise entre d'une part la publication très récente des derniers chiffres de la grande "Enquête sur les pratiques culturelles des français" d'O. Donnat (DEPS), exceptionnellement rebaptisée "à l'ère numérique", et d'autre part une Table ronde sur « Les recherches sur le patrimoine et sur la création à l’ère du numérique et de Google », en présence notamment de Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon, ainsi que d'autres acteurs de la numérisation du culturel. (voir le programme : pdf)

Après un rapide historique de mes recherches, une présentation de mon terrain et de mes méthodes, j'ai donc choisi, au travers d'exemples, de centrer mon intervention sur la numérisation des pratiques amateur que je rencontre, d'avantage que sur la constitution de l'amatorat en culture/contre-culture.

Bien sur, l'un ne va pas sans l'autre, et c'est sans doutes au travers de nouveaux usages, tirant parti de nouveaux possibles technologiques, que se reconstituent, se fédèrent et s'affirment de nouvelles manières d'être amateur comme de faire culture.

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lundi 12 octobre 2009

Notes sur Stiegler : Amateur d'art / consommateur d'art

B. Stiegler est un des chercheurs français (philosophe) qui théorise les pratiques amateur (amatrices, non ?), ou encore ce qu'il appelle "l'amatorat".

Ses questions et problématiques croisent donc largement celles de ce blog.

J'ai réorganisé quelques notes prises en écoutant la conférence qu'il a donnée le 3 Octobre à La Maison de la Poésie (Paris), intitulée "Sur la question de l'esprit" (voir la vidéo), tout en essayant de rester fidèle aux idées développées :

Cette conférence s'articule assez clairement autour d'une opposition entre deux modèles, deux manières d'articuler figure de l'amateur et société industrielle, deux économies, deux manières de penser :

1) Le modèle du consumérisme culturel (de la prolétarisation).

2) Le modèle du logiciel libre, (l'économie de la contribution).

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