De Michel de Certeau à FaceBook, regard statistique et devenir numérique des
pratiques en amateur...
Ce billet est initialement paru dans la revue " Point de Vue - Présence et
Action Culturelles " - Il est
disponible sur leur site, et je le reproduis ici avec leur aimable
autorisation.
LES PRATIQUES CULTURELLES DES FRANÇAIS
L'observation des pratiques culturelles, du moins en France, est fortement
structurée par les données fournies, depuis 1973, par le Ministère de la
culture lui- même, notamment au travers de l'enquête nationale sur les
pratiques culturelles des Français(1). Cette enquête est devenue un des
outils majeurs du processus de construction de la culture comme catégorie
d'action publique(2) , ainsi que le fer de lance d'une politique
« scientifique » de la culture initiée dans les années
1960(3).
Au-delà de son rôle instrumental, qui vise à fournir aux décideurs comme
aux observateurs une série d'indicateurs à vocation objective, cette enquête
initie régulièrement une discussion parfois vive entre la nation et ses
politiques culturelles. Discussion pouvant porter sur la possibilité même
d'objectiver ainsi la culture, sur les inégalités d'accès révélées, sur
le rôle de l'Etat face à ce qui apparait immanquablement comme un déficit
démocratique, sur le périmètre des pratiques étudiées, etc. Si «le
politique» et «le culturel» sont ainsi fréquemment au cœur de débats, «le
scientifique», par qui le scandale arrive pourtant, en est souvent exempt. En
raison de son indubitable sérieux, de son ampleur, de son origine
institutionnelle, de sa régularité et de son ancienneté, l'enquête comme
instrument et comme point de vue tend à se faire oublier des observateurs
(médiatiques, mais aussi parfois scientifiques) au profit de ce qu'elle permet
de voir. Elle est souvent considérée comme « une photographie » du
rapport des Français à la culture, comme un «baromètre», une
« radiographie », et autres métaphores l'apparentant aux outils
d'enregistrement et de mesure les mieux répandus, les plus utilisés... et les
plus oubliés comme construits. Il y a ainsi presqu'une « mythologie », au
sens du premier Barthes(4) , de « la grande enquête », offrant la météo
décennale (quoique mitigée) des rapports entre peuple et culture... Ce visage
(à tout le moins) médiatique tendrait à faire oublier la réalité d'une
enquête inscrite dans une triple histoire : sociale, politique et
scientifique. Et lorsque l'on y regarde d'un peu près, par exemple en
confrontant les questionnaires administrés à l'occasion des différentes
moutures de l'enquête(5) , force est de constater que le matériel de prise de
vue évolue, que ce qui est parfois perçu comme un dispositif immuable est en
fait tributaire d'aléas historiques.
La chose est importante, puisque ce sont, finalement, les frontières de ce
que la science et le politique unis considèrent comme l'observé sinon
l'observable culturel qui, insensiblement, se déplacent(6).
Les évolutions techniques travaillent le périmètre du
culturel
Parmi les facteurs d'évolution de cet outil d'observation, il faut retenir
les grandes innovations techniques du XXème siècle, qui ont fait leur
apparition dans le questionnaire dans la mesure où elles ont pu constituer
autant de transformations dans les modes de fabrication, de diffusion et de
consommation de la culture. Ce fut le cas, par exemple, du magnétoscope en
1989 ou encore des Compact Discs en 1997. Si chacune de ces inventions a pu
faire l'objet d'une ou de plusieurs questions supplémentaires, aucune n'avait
encore mis en crise l'enquête dans son ensemble comme ont pu le faire, au
cours de la dernière décennie, les technologies numériques et plus
particulièrement l'apparition d'internet. Pour la première fois, en effet, O.
Donnat et ses collaborateurs sont allés jusqu'à modifier le titre même de
cette enquête, dont la dernière livraison s'intitule donc : « les
pratiques culturelles des Français à l'ère numérique(7) ». En effet pour O.
Donnat, l'observation du culturel rencontre désormais certaines limites.
« En un mot, (dit- il) rares sont désormais les pratiques culturelles qui
se laissent facilement réduire à l’équation simple de naguère : une
activité = un contenu, ou : un programme + un support, ou un média + un
lieu et un moment(8) ». Selon lui, l’arrivée du numérique « met à mal
l’organisation générale de l’enquête, qui reposait sur un découpage par
média ou par type de support » et «constitue un réel problème pour tous
ceux qui mènent des enquêtes quantitatives, du type de « Pratiques
culturelles ». »
De la légitimité des objets à la visibilité des procédures